5 h du matin, sur la départementale 976. Les premiers camions sound coupent l’aube et s’engagent sur le polygone de tir militaire de Cornusse, dans le Cher. Quelques heures plus tard, le préfet du département est réveillé par la gendarmerie. Sur place, le terrain abrite peut-être encore des munitions non explosées.

Vendredi 1er mai à 9 h, Philippe Le Moing Surzur a déjà compté 2 300 véhicules garés sur l’emprise. Cela fait environ 8 000 personnes. Les organisateurs, qui ont choisi de prévenir la préfecture par un « contact indirect », en annoncent 30 000 d’ici la fin du week-end. La date n’est pas anodine : depuis 1993 et le tout premier Teknival près de Beauvais, le 1er mai est devenu le rendez-vous officieux de la scène free française.

Cinq communes coupées par les départementales

Le rassemblement déborde sur Cornusse, Bengy-sur-Craon, Nerondes, Flavigny et Ourouer-les-Bourdelins. Les départementales 976 et 102 sont saturées, raconte ICI Berry, qui décrit des fêtards « préférant terminer à pied, les sacs et la tente sous le bras » sur les trois ou quatre derniers kilomètres. La préfecture met en place des déviations et active son centre opérationnel départemental. Les premières maisons habitées sont à plusieurs kilomètres du site, ce qui limite pour l’instant les nuisances pour les riverains.

La maire de Cornusse, contactée par ICI Berry, dit avoir été tirée du sommeil par un message des gendarmes : un flot de véhicules passait déjà devant sa porte à 3 h du matin. Sa commune, 200 habitants, n’avait reçu aucune information préalable.

Un terrain où on ne creuse pas, on ne ramasse pas

Le Polygone est un site de la Direction générale de l’armement, sa branche Techniques terrestres (DGA-TT) basée à Bourges. Il sert depuis des décennies à tester munitions, blindés et systèmes d’armes. Conséquence : des résidus de tirs et des projectiles non explosés peuvent dormir dans la terre, parfois sous quelques centimètres seulement. « Ils n’auraient pas pu choisir pire », résume le préfet à l’AFP.

Les consignes envoyées aux participants tiennent en trois lignes : pas de feux, pas de trous, pas d’objet métallique ramassé au sol. La préfecture du Cher prévient qu’en cas d’explosion ou d’incendie, le dispositif de secours pré-positionné devra intervenir sur un terrain potentiellement piégé. Un arrêté du 27 avril, pris dix jours avant l’arrivée des sound systems, interdisait déjà tout rassemblement musical non déclaré dans le département. Il n’a pas servi à grand-chose.

Une fête montée pour défier le Sénat

Sur les réseaux sociaux, les « organisateurs du Teknival de Bourges » ont diffusé un faux arrêté préfectoral pour annoncer leur événement. Le message politique est explicite : la free party s’est calée sur l’examen sénatorial d’une proposition de loi qui durcit lourdement la répression de leur scène. Le texte porté par la députée Renaissance Laetitia Saint-Paul, déposé le 1er avril 2026, a été adopté en première lecture à l’Assemblée nationale le 9 avril par 78 voix contre 67. Procédure accélérée. Direction le Sénat, qui a commencé son examen le 10 avril.

Le contenu du texte explique en partie l’ampleur du Teknival. Pour les organisateurs d’une rave illégale, la peine pourrait grimper à six mois de prison et 30 000 euros d’amende. Une infraction nouvelle visera ceux qui aident à monter l’événement, sanctionnée des mêmes six mois et de 5 000 euros. Pour les participants, ce sera une contravention de cinquième classe. Le seuil de déclaration obligatoire en préfecture passerait, lui, de 500 à 250 personnes. Et la confiscation du matériel saisi par les forces de l’ordre serait automatique.

Selon CNews, qui a couvert la séance du 9 avril, l’opposition de gauche et une partie du groupe Liot ont voté contre, dénonçant « une criminalisation d’une culture festive ». Le DJ Mag France a recensé une mobilisation des collectifs Sound Systems, qui dénoncent la fin programmée d’un mode de fête né dans les rave anglaises des années 1990 et arrivé en France via le free tekno parti d’Ardèche.

Bourges 2026 dans la lignée de Villegongis

L’épisode rappelle un précédent récent. En 2023, l’Indre voisine avait accueilli un Teknival à Villegongis : 30 000 teufeurs, quatre jours de fête, et un bilan qui avait ouvert un débat national. Ce mois d’avril 2026 marque un changement d’ambiance. Depuis 2017, l’État a cessé de mettre un terrain officiel à disposition pour le Teknival du 1er mai, ce qui a relancé les versions sauvages. Le rassemblement de Cornusse est la première grande free party post-vote du 9 avril, ce qui lui donne une portée bien plus large qu’un simple rassemblement musical.

L’Écho du Berry, repris par Orange, confirme qu’aucune déclaration préalable n’a été déposée auprès des services préfectoraux. Tout l’événement est donc, juridiquement, illégal. Le préfet n’a pourtant pas ordonné de dispersion de force : avec 8 000 personnes à 9 h et un afflux qui se poursuit toute la journée, l’évacuation d’un site éventuellement miné dépasse les capacités d’une gendarmerie départementale. La doctrine, depuis Lieuron en 2020 où une free party de 2 500 personnes avait dégénéré en affrontements et coûté la main d’un participant, consiste à encadrer plutôt qu’à charger.

Trois jours sous tension

Les sound systems vont tourner jusqu’à dimanche, peut-être lundi matin. La gendarmerie du Cher reste sur place, des escadrons mobiles ont été déployés en renfort. Les contraventions de cinquième classe, prévues par la loi Mariani de 2002 et qui pourraient être alourdies par la PPL Saint-Paul, vont commencer à tomber dès la sortie du site, sur les axes encore sous contrôle des forces de l’ordre.

Pour les organisateurs, le pari est clair : faire du week-end de Cornusse un argument de campagne contre le passage devant le Sénat. Pour le gouvernement, c’est l’inverse, chaque incident sur le polygone de tir nourrira le dossier en faveur du durcissement. La date du vote sénatorial n’est pas encore fixée. Elle interviendra en mai ou juin, après examen en commission des lois.