Le 24 mars, les phares du Nautile percent le noir total à 2 300 mètres sous l’Atlantique. Dans le faisceau surgit une montagne de métal de cent mètres de haut, figée depuis des dizaines de milliers d’années. La France vient de la cartographier, et la trouvaille tombe en plein cœur d’une bataille mondiale.

Deux fois le Colisée, posé sur le plancher océanique

Le colosse a un nom breton : Enez Sun, l’île de Sein. Il s’étire sur 300 mètres de diamètre et grimpe à 100 mètres de haut, soit presque deux fois plus large et deux fois plus haut que le Colisée de Rome. Sa matière première s’appelle sulfure polymétallique, un empilement de cheminées minérales bâti au fil des millénaires par d’anciennes sources d’eau brûlante.

Ces cheminées naissent quand l’eau de mer s’infiltre dans la croûte océanique, se charge en chaleur au contact du magma, puis ressort par des évents en crachant un fluide saturé de métaux. En refroidissant brutalement, ce jus minéral se solidifie et construit, étage après étage, des tours qui peuvent atteindre la taille d’un immeuble. Enez Sun est l’une des plus massives jamais observées sur la dorsale médio-atlantique.

La découverte vient de la campagne Hermine 3, quarante-neuf jours de mer entre le 1er mars et le 17 avril à bord du Pourquoi pas ?, navire amiral de la Flotte océanographique française. L’Ifremer pilotait l’expédition avec le CNRS, l’Institut de physique du globe de Paris, les universités de Brest et de Bretagne Sud, l’IRD et l’université de Toronto. Le baptême rend hommage à Yves Fouquet, géologue de l’Ifremer parti à la retraite, natif de cette île du sud Finistère.

On le croyait éteint, il respire encore

Un détail a fait tiquer les scientifiques. Sur une zone du géant, la température dépasse de 0,8 °C celle de l’eau alentour, qui plafonne à 3,6 °C à cette profondeur. Rien de spectaculaire au thermomètre, sauf qu’autour de cette tiédeur s’étalent des tapis de bactéries, preuve que quelque chose remue encore dans les entrailles du mont.

« À ce stade, nous ne connaissons pas l’origine de cette anomalie de température », reconnaît Ewan Pelleter, géologue à l’Ifremer et co-chef de la mission. Il décrit « un objet très ancien, de classe mondiale », qu’il faudra ausculter gaz par gaz, métal par métal, pour savoir s’il héberge une vie singulière. Deux autres colosses ont surgi le 29 mars, par 1 200 mètres de fond : Enez Houad, 400 mètres de long sur 250 de large et une quarantaine de haut, puis le plus modeste Enez Edig. Coraux, éponges, crinoïdes, crabes et poissons ont pris leurs quartiers tout autour.

Un drone la nuit, un sous-marin le jour

La prouesse tient à un tandem inattendu. Le Nautile, sous-marin habité increvable mis à l’eau en 1984, plongeait de jour avec trois personnes à bord. La nuit, le drone autonome UlyX, entré en service en 2024, ratissait les fonds et dressait des cartes : jusqu’à 173 kilomètres carrés balayés d’une traite, la surface d’une ville comme Narbonne. Au matin, les pilotes savaient exactement où poser leurs phares.

Les vingt-quatre plongées ont offert leur lot de tableaux irréels. Les équipes ont filmé un flange, cette excroissance horizontale de cheminée qui piège le fluide brûlant et forme un miroir d’eau inversé, dissimulant une caverne de minéraux scintillants où se reflètent crevettes et anémones. « Voir des flanges fait partie de ces moments époustouflants », souffle Pelleter, qui se rappelle aussi deux poulpes Dumbo venus coller leurs grands yeux au hublot du Nautile. Sur deux sites voisins déjà connus, une nouvelle espèce de gastéropode, qui ne vit nulle part ailleurs, attend maintenant d’être décrite en laboratoire.

Du cuivre, du zinc et une convoitise planétaire

Ces tours fossiles ne sont pas que de jolis décors. Elles concentrent du fer, du cuivre et du zinc, les mêmes métaux que s’arrachent l’électronique, les éoliennes et les batteries de la transition énergétique. D’où l’appétit soudain pour des reliefs que personne ne regardait il y a vingt ans. La limite entre site « actif » et site « éteint » reste d’ailleurs mal tracée, et plusieurs monts présumés morts se révèlent gorgés de minerai.

La mission s’inscrit dans un contrat signé en 2014 par la France auprès de l’Agence internationale des fonds marins, l’organe de l’ONU qui délivre les permis d’exploration. Ce permis court sur quinze ans, le long de la dorsale atlantique, entre les 21e et 26e parallèles nord. Cette zone internationale, surnommée « la Zone », recouvre plus de la moitié des océans du globe. Aucune règle d’exploitation n’y est pourtant gravée dans le marbre : le code minier négocié à l’AIFM patine depuis des années, et la dernière session de son Conseil s’est encore close sans le moindre feu vert.

Savoir avant de creuser

Paris a tranché de son côté. La France proscrit déjà toute extraction minière dans ses propres eaux, et Emmanuel Macron réclame un moratoire sur l’exploitation des grands fonds en zone internationale, ligne défendue à la COP27 de 2022 puis à la conférence des Nations unies sur l’océan, à Nice, en 2025. Une trentaine d’États réclament la même pause de précaution. En face, d’autres puissances et quelques industriels poussent pour ouvrir les vannes au plus vite, quitte à contourner l’autorité onusienne.

L’Ifremer assume son rôle d’éclaireur : depuis 2016, l’institut milite pour protéger les sources encore actives, tout en cartographiant ces sites anciens que personne n’avait pris la peine d’étudier. Dater Enez Sun, mesurer sa biodiversité, percer le secret de ce souffle de 0,8 °C : autant de données qui pèseront le jour où il faudra choisir entre sanctuaire et carrière. Les échantillons filent déjà vers les laboratoires bretons, pendant que les négociations sur le code minier doivent reprendre. Le géant, lui, a tenu des dizaines de milliers d’années dans le noir. Il peut patienter encore un peu.