650 produits testés. 75 % non-conformes. 46 % carrément dangereux. La direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a publié mercredi 29 avril son bilan d’un an d’enquête sur Shein, Temu, AliExpress et leurs concurrents. Le résultat est sec.
Cadmium, lisseurs en feu, jouets qui s’étouffent
Le rapport, consulté en avant-première par franceinfo, porte sur sept places de marché étrangères. Sur les 650 articles passés au crible depuis avril 2025, près de la moitié « présentent des risques pour la santé du consommateur », écrivent les enquêteurs.
Trois grandes familles de défauts reviennent. Des jouets pour enfants équipés de « petits éléments détachables » qui font craindre l’étouffement ou l’étranglement. Des lisseurs et sèche-cheveux suspects de « risque d’incendie ». Des vêtements et bijoux qui contiennent du cadmium « en quantité excessive ». Métal cancérogène classé par le Centre international de recherche sur le cancer, le cadmium s’accumule dans le foie et les reins. La réglementation européenne en limite drastiquement la teneur dans les biens de consommation.
Au total, plus de 100 000 références ont déjà été signalées et doivent être retirées de la vente.
L’opération de Roissy n’avait pas suffi
Ce n’est pas la première fois que les autorités françaises ouvrent un colis Shein. Le 6 novembre 2025, une opération douanière sans précédent avait été montée à l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle. Bilan : 200 000 colis contrôlés, « huit articles sur dix » déclarés non conformes selon le ministère de l’Économie. Cosmétiques interdits, jouets à risque, électroménager défaillant. La DGCCRF avait élargi dans la foulée son enquête à AliExpress, Joom, Wish, Temu et eBay, toutes signalées au procureur de la République de Paris.
En mars 2026, la cour d’appel de Paris a confirmé un jugement refusant le blocage de Shein en France, tout en imposant à la plateforme une astreinte de 10 000 euros par infraction sur la vente de produits à caractère pornographique sans contrôle d’âge. Le bras de fer judiciaire continue.
Côté plateformes, la riposte communicationnelle est rodée. Shein affirme retirer « des dizaines de milliers » de produits chaque année, Temu met en avant son programme de signalement, AliExpress renvoie aux obligations de ses vendeurs tiers. Sur le terrain, l’UFC-Que Choisir, qui avait testé chargeurs USB et jouets en octobre 2025, retombait sur les mêmes failles : étiquetage absent, plomb au-dessus des seuils, plastiques inflammables. Les promesses ne suivent pas les volumes.
Vigicommerce, la cellule qui doit faire le ménage
Cette fois, Bercy passe à l’échelle supérieure. Une « cellule de surveillance interministérielle » baptisée Vigicommerce vient d’être créée, avec une trentaine d’agents issus de la direction générale de la Santé, des finances publiques et de la répression des fraudes. Sa mission : surveiller en continu les plateformes étrangères, croiser les signalements, déclencher des contrôles ciblés.
« Si les manquements subsistent, le ministère appliquera le droit avec énormément de célérité », assure-t-on rue de Bercy. Traduction : amendes, retraits forcés, voire saisines pénales si les plateformes ne purgent pas leurs catalogues. Le rythme est nouveau, le pouvoir de sanction l’est moins.
828 millions d’articles entrés en France en 2025
Pour saisir l’ampleur du problème, il faut sortir la calculette. Selon les chiffres de la Commission européenne, 5,8 milliards de petits colis sont entrés dans l’Union en 2025, dont 97 % en provenance de Chine. Côté français, le volume d’articles importés est passé de 170 millions en 2022 à 828 millions en 2025, pour une valeur estimée à 5,58 milliards d’euros.
Les douaniers traitent 3,6 millions de déclarations par jour en moyenne, et 4,7 millions sur janvier-février 2026. Ils n’ont les moyens d’inspecter qu’environ 0,5 % des colis e-commerce. Sur cet échantillon minuscule, le ratio de non-conformité grimpe à 96 % selon les données du ministère. La photo est claire : les plateformes inondent un canal trop rapide pour être filtré.
Le succès de ces plateformes auprès des consommateurs français explique l’ampleur du chantier. La valeur des biens importés a quadruplé en trois ans, signe que le canal asiatique pèse désormais sur les paniers du quotidien et plus seulement sur la fast fashion. Recommandations algorithmiques, prix cassés, livraison sous deux semaines : la mécanique d’achat fonctionne. Le risque sanitaire, lui, passait jusqu’ici sous le radar, dilué dans la promesse de la commande à moins de 20 euros.
La taxe à 2 euros déjà détournée
Bercy avait pourtant cru tenir une parade. Depuis le 1er mars 2026, une taxe forfaitaire de 2 euros frappe chaque petit colis importé hors UE. Objectif officiel : casser le modèle économique de l’envoi direct depuis Shenzhen. Une semaine plus tard, les avions cargo de Shein et Temu étaient déroutés vers Liège, Bruxelles et Amsterdam. La marchandise repart ensuite par camion vers la France, sans nouvelle taxation, grâce à la libre circulation des biens dans l’Union. La Fédération nationale de l’habillement, qui plaide depuis deux ans pour des mesures plus strictes, a calculé que le dispositif n’a ralenti ni les volumes ni les marges. La taxe, dans sa forme actuelle, est passoire.
Ce qu’il faut faire avant de cliquer « commander »
Pour le consommateur, le mode d’emploi tient en trois réflexes. Vérifier le marquage CE et la présence d’une fiche fabricant identifiable. Maximum de méfiance sur les produits destinés aux enfants, surtout les jouets souples avec petites pièces. Dégager systématiquement les appareils électriques bon marché, ceux qui concentrent les rappels les plus dangereux. La DGCCRF tient à jour une liste publique des références retirées sur economie.gouv.fr, actualisée chaque mois.
Le prochain test grandeur nature arrive en juin. La Commission européenne doit présenter sa réforme du seuil de 150 euros, qui exempte aujourd’hui de droits de douane les colis sous ce montant. Si le texte passe, le modèle prix cassés qui a fait fortune à Shein perdrait son carburant principal.