Chaque soir, dans un appartement du Shandong, un téléphone sonne. Une octogénaire décroche, sourit, discute quelques minutes. À l’écran, son fils unique prend de ses nouvelles, dans le même dialecte qu’elle a toujours connu. Ce qu’elle ignore, c’est qu’il est mort l’an dernier dans un accident de la route. Ce qui lui parle, c’est une réplique générée par intelligence artificielle, commandée par la famille pour préserver son cœur fragile.
Un accident, un secret de famille
L’histoire, révélée par le média chinois Litchi News puis relayée par le South China Morning Post, a secoué les réseaux sociaux du pays début avril. Une mère de plus de 80 ans, atteinte d’une cardiopathie sévère, perd son fils dans un accident de la circulation. Les proches jugent la nouvelle trop dangereuse pour sa santé. Personne n’ose lui dire. Le petit-fils finit par contacter un studio spécialisé dans la recréation numérique des défunts. Depuis, la grand-mère pense que son garçon a pris un poste dans une autre ville et qu’il l’appelle entre deux réunions.
Aucun nom n’a filtré. Le développeur refuse de divulguer l’identité de la famille, et la mère ignore toujours la mise en scène. Depuis l’appartement du Shandong, elle envoie des conseils à son fils, lui reproche de ne pas mettre d’écharpe, lui parle des voisins. Le clone répond, penché en avant, avec les tics qu’il avait de son vivant.
Super Brain, l’atelier qui ressuscite
Derrière cette réplique se cache Zhang Zewei, patron de Super Brain, une société basée dans le Jiangsu qui exploite ce créneau depuis trois ans. Sa méthode exige des centaines de photos, plusieurs heures de vidéos et des enregistrements audio du disparu. Le logiciel extrait l’accent, les gestes, la syntaxe, les silences. Un modèle génératif fait le reste. Le résultat apparaît en visio et tient une conversation simple sans éveiller le moindre soupçon chez une personne âgée habituée aux appels depuis le téléphone portable.
Zhang Zewei assume la part d’ambiguïté de son travail. Interrogé par les médias chinois, il reconnaît tromper les émotions de ses clients. Il défend pourtant son service au nom du réconfort des vivants. Selon le South China Morning Post, ses équipes ont traité plusieurs centaines de commandes depuis le lancement, souvent pour des enfants ayant perdu un parent, parfois pour des veufs. Le cas de la mère du Shandong reste le plus extrême parce que la personne concernée ne sait pas qu’elle parle à un mort.
Un marché à 4,1 milliards de yuan
Ce studio n’est plus une curiosité de niche. D’après les chiffres relayés par Business Standard et The Hans India, le secteur chinois des résurrections numériques pesait 4,1 milliards de yuan en 2024, soit près de 525 millions d’euros, avec une croissance annuelle de 85 %. Les tarifs s’étalent de 3 dollars pour un avatar basique à plusieurs milliers d’euros pour une version capable de converser en direct. Une offre d’entrée de gamme consiste à animer une photo ; une prestation premium reconstitue la voix sur vingt minutes d’audio et génère un compagnon disponible 24 heures sur 24.
La demande explose depuis que ChatGPT a popularisé les grands modèles de langage. Plusieurs dizaines d’entreprises se sont lancées à Pékin, Shanghai et Shenzhen. Certaines vendent le service comme un outil de deuil accompagné par des psychologues. D’autres, moins encadrées, proposent un abonnement mensuel à 20 dollars, sans garde-fou.
Pékin sort le carton jaune
Face à l’emballement, l’Administration du cyberespace de Chine a publié un projet de règlement destiné à encadrer ces avatars. Le texte impose un étiquetage clair de tout contenu généré par IA, interdit la création de clones sans le consentement écrit de la personne représentée et bannit les productions susceptibles de menacer la sécurité nationale. Les avatars de défunts ne sont pas interdits, mais leurs producteurs devront prouver qu’ils disposent d’une autorisation de la famille directe.
Les mineurs reçoivent une protection spécifique. Les relations intimes virtuelles impliquant des utilisateurs de moins de 18 ans sont prohibées, un garde-fou adopté après plusieurs scandales liés à des compagnons IA dérivés. Les sanctions vont de 10 000 à 200 000 yuan, soit de 1 300 à 26 000 euros, avec possibilité de retrait d’agrément en cas de récidive. Zhang Zewei juge la régulation inévitable et affirme préférer un cadre stable à un Far West qui finirait par tuer la confiance.
Une des pires utilisations de l’IA, selon ses détracteurs
Le cas du Shandong a enflammé Weibo. Une partie des internautes y voit un geste d’amour filial, une façon de prolonger la présence rassurante d’un être cher pour une mère trop fragile. D’autres dénoncent une manipulation cruelle. Dans sa recension du cas, le site Futurism cite des commentateurs qui parlent de l’une des pires utilisations probables de l’IA et préviennent que le réveil sera violent le jour où la vérité s’imposera, par un voisin, un papier administratif ou une crise de santé.
Des psychiatres chinois relayés par Dexerto s’inquiètent d’un deuil empêché. Tant que le cerveau de la mère croit son fils vivant, elle ne peut pas enclencher les mécanismes d’acceptation qui permettent aux endeuillés de tenir. Si le mensonge éclate dix ans plus tard, la perte se cumule avec la trahison de la famille. Certains cliniciens réclament l’interdiction pure et simple de ces clones, au moins quand la personne trompée n’est pas informée du procédé.
Le deuil augmenté arrive en Europe
Ce n’est pas qu’une bizarrerie chinoise. Aux États-Unis, HereAfter AI vend depuis 2019 des voicebots reconstruits à partir d’interviews enregistrées du vivant de la personne. StoryFile a produit des témoignages animés de survivants de la Shoah disparus. En Corée du Sud, la chaîne MBC a diffusé dès 2020 une séquence virale où une mère retrouvait en réalité virtuelle sa fille décédée à 7 ans. L’AI Act européen, entré en application progressive depuis 2025, classe ces contenus parmi les systèmes à risque et impose un étiquetage visible. Reste que le texte ne bloque pas l’usage privé, qui se développe en silence via des applications accessibles au grand public.
Pékin doit finaliser ses règles avant l’été. D’ici là, dans un appartement du Shandong, un téléphone continuera de sonner chaque soir, et une mère de 80 ans continuera de croire que son fils rentrera bientôt à la maison.