Pour vérifier une intuition, des chercheurs ont mené l’un des forages les plus profonds jamais réalisés en France. Plus de 3 600 mètres sous la Moselle, là où s’éteignaient autrefois les mines de charbon, l’hydrogène naturel était bien au rendez-vous. La piste d’un trésor énergétique vient de se confirmer.

Un gaz qui brûle sans rejeter de CO2

On l’appelle hydrogène blanc, ou hydrogène naturel. À la différence de l’hydrogène gris, fabriqué à partir de gaz fossile dans des usines très polluantes, celui-ci se forme tout seul dans les profondeurs de la Terre. Il remonte propre, prêt à l’emploi, sans la moindre tonne de carbone au compteur. Pendant des décennies, presque personne n’avait cherché à savoir s’il s’en cachait sous nos pieds.

En Lorraine, deux géologues s’y sont attelés un peu par accident. Philippe de Donato et Jacques Pironon, du laboratoire GéoRessources de l’université de Lorraine, mesuraient le méthane du vieux bassin houiller quand leurs sondes ont détecté tout autre chose. À 1 250 mètres de fond, la teneur en hydrogène grimpait déjà à 20 %, et plus on descendait, plus elle montait. Le genre de courbe qui réveille un laboratoire entier.

L’annonce, dévoilée en 2023, avait fait le tour des rédactions et propulsé un village discret de Moselle sur la carte mondiale de l’énergie. Mais une mesure à 1 250 mètres ne fait pas un gisement. Pour parler d’exploitation, il fallait descendre voir si le robinet naturel se trouvait bien plus bas.

46 millions de tonnes, et peut-être davantage

Leurs calculs ont donné le vertige. Le gisement de Folschviller pourrait renfermer jusqu’à 46 millions de tonnes d’hydrogène blanc, de quoi en faire le plus gros réservoir naturel connu sur la planète. Pour saisir l’ordre de grandeur, ce seul volume dépasse la moitié de toute la production mondiale annuelle d’hydrogène, aujourd’hui presque entièrement tirée des énergies fossiles et grosse émettrice de gaz à effet de serre.

Encore fallait-il prouver que la source se nichait bien plus bas, dans la roche profonde. C’était l’objectif du second forage du projet Regalor, mené par la société La Française de l’Énergie. Pendant près de trois mois, le derrick planté sur les hauteurs de Pontpierre a mordu la roche jusqu’à plus de 3 600 mètres, un record de profondeur que l’entreprise revendique à l’échelle mondiale pour ce type de recherche. Les premières analyses, dont France Bleu Grand Est s’est fait l’écho fin juin, confirment la présence du gaz dans les couches les plus enfouies, exactement là où les scientifiques l’avaient parié.

De la voiture à l’acier, mille usages

Pourquoi une telle fièvre autour d’un gaz incolore ? Parce que l’hydrogène est le couteau suisse de la transition énergétique. On l’imagine dans les réservoirs de camions, de trains ou de bus, là où la batterie électrique montre ses limites. Son vrai terrain reste pourtant l’industrie lourde : il en faut pour fabriquer les engrais qui nourrissent la planète, pour produire de l’acier sans charbon, pour faire tourner la chimie. Or cet hydrogène-là sort presque entièrement du gaz et du pétrole, en émettant du CO2 par millions de tonnes. La production mondiale frôle les 95 millions de tonnes par an, quasiment toutes d’origine fossile. Substituer à cette source un gaz puisé propre dans le sol rebattrait les cartes climatiques de secteurs entiers.

Un eldorado sur les ruines du charbon

Le symbole ne manque pas de sel. Là où la Lorraine a fermé sa dernière mine de charbon en 2004, mettant un point final à des décennies d’extraction et des milliers d’emplois, la voilà qui rêve d’une nouvelle ruée, propre cette fois. Si les estimations se vérifient, la concentration pourrait dépasser 90 % autour de 3 000 mètres, une pureté qui rendrait une extraction bien plus crédible. De quoi imaginer une filière régionale, des emplois, et une carte à jouer pour un pays qui importe aujourd’hui la quasi-totalité de son hydrogène.

Le hic, c’est de le sortir de terre

Reste à ne pas vendre la peau de l’ours. Personne, nulle part, n’exploite encore l’hydrogène naturel à l’échelle industrielle. Forer à quatre kilomètres coûte une fortune, et rien ne garantit que le gaz remonte en quantité suffisante ni à un prix tenable. Les chiffres avancés demeurent des estimations, pas des mètres cubes dans une cuve. Plusieurs spécialistes appellent d’ailleurs à la prudence, le temps que les mesures transforment l’espoir en données vérifiées.

Une autre question agite déjà la région, et elle tient en trois mots : un eldorado, mais pour qui ? Entre l’État, les collectivités locales et l’entreprise qui détient le permis, le partage d’un éventuel magot reste entièrement à écrire. L’engouement, lui, est mondial. Des géants pétroliers aux jeunes pousses, des États-Unis à l’Australie en passant par l’Afrique, beaucoup se sont mis à traquer ce gaz invisible. La France, longtemps spectatrice du grand jeu de l’énergie, se retrouve par surprise avec un atout sous la semelle.

Personne ne promet pour autant du carburant lorrain dès demain. Même dans le scénario le plus optimiste, une production réelle ne verrait pas le jour avant les années 2030, le temps de cartographier le réservoir, de décrocher les autorisations et de mettre au point, presque de zéro, la manière de faire remonter ce gaz jusqu’à la surface.

Les mesures vont maintenant s’étaler sur plusieurs mois, le temps de transformer une promesse géologique en certitudes chiffrées. Si elles tiennent, une demande de permis d’exploitation pourrait suivre, et le sous-sol lorrain deviendrait le premier banc d’essai français d’une énergie dont on parlait encore, il y a cinq ans, comme d’une simple curiosité de chercheurs.