510 salariés au compteur fin 2025. Il en restera 175 d’ici la fin de l’année. L’usine d’hydrogène Symbio, à Saint-Fons dans la banlieue sud de Lyon, va se délester de 358 postes en quelques mois.
Le contraste avec décembre 2023 est saisissant. Ce mois-là, l’usine SymphonHy ouvrait ses portes en grande pompe, avec la ministre de la Transition énergétique Agnès Pannier-Runacher en invitée d’honneur, qui promettait que « la transition énergétique et écologique arrive maintenant ». Deux ans plus tard, c’est l’inverse qui se joue devant la métropole lyonnaise.
Mardi 28 avril, les salariés ont débrayé en rejoignant un rassemblement, raconte Le Monde. La direction n’a toujours pas présenté le calendrier ferme du plan social. Les négociations à Saint-Fons traînent depuis l’annonce officielle du 3 décembre 2025, devant un comité social et économique sidéré par l’ampleur de la coupe.
Stellantis paie 235 millions pour s’en aller
Le déclencheur a un nom : Stellantis. Le constructeur automobile, entré au capital de Symbio en 2023 aux côtés de Michelin et de Forvia, a annoncé son retrait le 16 juillet 2025. Trois actionnaires détenaient un tiers chacun de la coentreprise. Stellantis représentait à lui seul 80 % du chiffre d’affaires prévisionnel.
Sa sortie ne se fait pas à coût zéro. Selon une révélation des Échos confirmée par L’Usine Nouvelle le 14 avril, Stellantis va verser 235 millions d’euros pour solder son désengagement, après une conciliation menée par le tribunal des activités économiques de Lyon. La somme se décompose en 145 millions de dépréciations comptables et 90 millions en numéraire. Michelin et Forvia récupèrent chacun la moitié du capital. Le constructeur s’attendait à payer beaucoup plus : il avait évalué le coût total de la fin de son programme hydrogène à 700 millions d’euros.
Pour justifier sa décision, Stellantis avait évoqué en juillet « la disponibilité limitée des infrastructures de ravitaillement en hydrogène, des investissements considérables requis et le besoin d’incitations très élevées pour les clients ». Conclusion : pas de marché avant la fin de la décennie. Michelin avait répliqué, à l’époque, que la décision était « inattendue, brutale et non concertée ».
Près d’un milliard d’euros pour 175 emplois
L’usine SymphonHy, présentée comme la plus grande unité européenne de piles à combustible, a coûté autour d’un milliard d’euros. L’État, la région Auvergne-Rhône-Alpes et l’Union européenne y ont injecté environ 600 millions d’euros de subventions. L’Usine Nouvelle estime que 350 millions d’argent public ont déjà été dépensés depuis trois ans dans la filière piles à combustible française.
Les chiffres de production avancés en 2023 donnaient le vertige : 15 000 systèmes hydrogène pour 2024, 50 000 par an dès 2026. Trois ans plus tard, la cible a été divisée par cinq. Symbio vise désormais 10 000 systèmes annuels à l’horizon 2028-2030, avec une nouvelle pile de 150 kW destinée à des camions lourds.
Une violence sociale rare
Au comité social et économique, le ton est cassant. Vincent Guilly, son secrétaire, et Pierrick Balestrière, délégué CFDT, ont dénoncé « une violence sociale rare dans notre secteur » et des « mesures d’accompagnement pas dignes des capacités financières des actionnaires ». Selon eux, « les salariés sont laissés dans une totale incertitude et un désarroi omniprésent ». Le 19 novembre, ils étaient déjà mobilisés devant l’usine pour réclamer à Stellantis d’« honorer ses engagements financiers ».
Près de 70 salariés sont déjà partis sans attendre le plan, selon les élus du personnel. Bercy a aussi alourdi la facture pour Symbio. Le ministère a requalifié le plan social, initialement présenté comme une restructuration de PME, en plan de groupe, ce qui oblige l’entreprise à prendre en charge une partie du contrat de sécurisation professionnelle. Différence estimée par le CSE : entre 10 et 20 millions d’euros.
Philippe Lucas, le PDG nommé pour gérer la sortie de crise, a tenté de relativiser. « La poursuite de nos activités passe par une transformation profonde et difficile », a-t-il déclaré, en promettant que « le processus de transition et l’accompagnement humain » seraient « exemplaires ».
L’hydrogène mobile, un mirage français
Le naufrage de Symbio n’est pas un cas isolé. Né en 2010 dans une dynamique de start-up portée par le CEA, le fabricant lyonnais avait fini par incarner les espoirs de la filière française. Début 2025, Renault a mis en liquidation son usine d’utilitaires hydrogène de Flins, dans les Yvelines. Hopium, ID Motion, GCK : la liste des acteurs français en difficulté s’allonge. Toyota, Hyundai et BMW restent les seuls grands constructeurs à miser encore sur la pile à combustible pour la voiture, mais les volumes mondiaux n’ont jamais décollé. La voiture électrique à batterie a pris l’avantage, et les stations à hydrogène en Europe se comptent sur les doigts de quelques mains.
La CFE-CGC automobile alerte dans un livre blanc que le départ de Stellantis pourrait n’être qu’un prélude. Sans commande de constructeur français, l’écosystème entier vacille. Symbio s’accroche à un partenariat avec l’américain Savage, qui doit déployer 70 camions de 7 tonnes propulsés par les piles lyonnaises. Une portion congrue par rapport aux 50 000 systèmes promis en 2023.
Un désengagement à finaliser en mai
Le retrait de Stellantis doit être officiellement formalisé d’ici mai. La direction de Symbio négocie encore les contours précis du plan social, en retard sur le calendrier prévu. Les syndicats ont déposé une nouvelle alerte auprès de la direction générale de l’emploi et de la formation professionnelle. Au moment où les promesses politiques continuent de fleurir sur la souveraineté industrielle, Saint-Fons regarde son usine flambant neuve devenir le symbole d’un pari raté.