Vendredi 15 mai, le juge en chef de la Cour suprême indienne traite les jeunes chômeurs de « cafards » et « parasites ». Six jours plus tard, le Parti des cafards revendique plus d’abonnés sur Instagram que le BJP de Narendra Modi. Le pouvoir vient de bloquer son compte X.
Une phrase, une vague de fond
L’histoire démarre lors d’une audience publique à New Delhi. Selon Al Jazeera, le juge en chef Surya Kant glisse cette comparaison à propos d’activistes et de journalistes qu’il accuse d’attaquer le système. Ses mots, rapportés intégralement par la presse indienne : « Il y a des jeunes comme des cafards, qui ne trouvent ni emploi ni place dans une profession. Certains deviennent médias, réseaux sociaux, militants RTI, et ils se mettent à attaquer tout le monde. »
Surya Kant tente de rectifier le tir le lendemain. Il assure n’avoir visé que ceux qui exercent avec de faux diplômes. Trop tard. La séquence circule déjà sur WhatsApp et TikTok depuis quelques heures, et la jeunesse indienne, écrasée par 29,1 % de chômage chez les diplômés, ne goûte pas l’humour. Le pays sort à peine d’une vague de manifestations étudiantes contre les fuites de sujets d’examens médicaux. Le gouvernement a dû annuler le concours national d’entrée en médecine quelques jours plus tôt.
Le post X qui a tout enclenché
Abhijeet Dipke, étudiant indien de 30 ans en communication politique à Boston University, écrit ce samedi sur X une phrase qui ressemble à une blague entre amis : « Et si tous les cafards se rassemblaient ? » En 24 heures, il enregistre un site, dessine un logo à l’aide de ChatGPT et de Claude, rédige un manifeste et lance les comptes Instagram et X du Cockroach Janta Party.
Le nom est un détournement direct du Bharatiya Janata Party (BJP), la formation au pouvoir depuis 2014. « Janata » veut dire peuple en hindi. Le ton est posé d’entrée : « Front politique de la jeunesse, par la jeunesse, pour la jeunesse. Laïc, socialiste, démocratique, paresseux. » Les conditions d’adhésion tiennent en quatre lignes : être chômeur, fainéant, accro à internet, et capable de râler de façon professionnelle.
Plus d’abonnés que Modi en moins d’une semaine
Le décollage est immédiat. Trois millions d’abonnés Instagram en trois jours, onze millions le mardi suivant, vingt millions le vendredi 22 mai, selon le décompte publié par CBS News. Pour mesurer l’écart : le BJP, premier parti du monde par sa taille, totalise 8,8 millions d’abonnés Instagram en quarante ans d’existence. Le Congrès, principale opposition, plafonne à 13 millions.
Sur le formulaire Google Form mis en ligne par Dipke, 350 000 personnes signent une adhésion symbolique en 72 heures. Parmi elles, des figures connues : Mahua Moitra, députée d’opposition au Bengale-Occidental, Kirti Azad, ex-député du Bihar, ou encore l’avocat Prashant Bhushan, habitué des combats devant la Cour suprême. Plusieurs visages de Bollywood suivent aussi le compte, dont Anurag Kashyap, Dia Mirza et Sonakshi Sinha.
Le pouvoir blackliste, le mouvement enfle
Jeudi 21 mai, le compte X du Cockroach Janta Party disparaît. Une source gouvernementale, citée sous couvert d’anonymat par l’Indian Express, confirme la procédure : « Le ministère de l’Électronique a reçu une demande du Bureau du renseignement pour bloquer le compte. Il a été jugé qu’il représentait une menace pour la souveraineté de l’Inde. »
Réaction immédiate de Shashi Tharoor, figure du Congrès, sur X : « Bloquer ce compte est désastreux et profondément maladroit. » L’épisode ressemble à une rediffusion. Depuis l’arrivée de Modi au pouvoir, plusieurs comptes critiques ont déjà été suspendus à la demande des autorités, dont ceux de journalistes et de comédiens. À chaque fois, l’effet Streisand a démultiplié la visibilité du contenu visé.
Dipke, qui répond aux journalistes depuis Chicago, affirme avoir reçu des menaces de mort. Sa famille en Inde se sentirait, selon ses propres mots, en danger. Il dit avoir alerté la police locale.
Une jeunesse au bord du gouffre
L’engouement pour ce parti fictif ne tombe pas du ciel. Le rapport State of Working India 2026 de l’université Azim Premji, publié en mars, dresse un constat sec : 40 % des diplômés âgés de 15 à 25 ans sont sans emploi. Chez les 25-29 ans, le chiffre tombe à 20 %, soit plus de neuf fois supérieur au taux de chômage des Indiens sans diplôme.
L’Inde compte 367 millions de personnes entre 15 et 29 ans, la plus grosse cohorte jeune au monde, selon les données du ministère des Statistiques. Cette génération voit son économie nationale grimper jusqu’à dépasser celle du Japon, mais peine à décrocher un poste salarié stable. Le contraste alimente une colère sourde que la rue indienne avait laissée monter sans la cristalliser.
L’avocat Prashant Bhushan résume au journaliste d’Al Jazeera : « Les propos du juge en chef reflètent une antipathie profonde envers les militants et les jeunes en général. C’est exactement la mentalité de ce gouvernement. » Le parallèle avec les soulèvements Gen Z qui ont fait tomber les dirigeants au Sri Lanka en 2022, au Bangladesh en 2024 et au Népal en 2025 inquiète sérieusement les bureaux de New Delhi.
Une boutade devenue mouvement
Dipke insiste : le Cockroach Janta Party n’a pas vocation à présenter des candidats. Le manifeste reste centré sur cinq exigences précises adressées au système politique. Interdire les postes gouvernementaux pour les juges retraités. Réserver 50 % des sièges au Parlement et au gouvernement aux femmes. Protéger le droit de vote contre les manipulations électorales. Garantir l’indépendance de la presse. Imposer un délai de 20 ans avant qu’un élu puisse changer de parti, pour stopper les transhumances achetées.
Avant son départ pour Boston, Dipke avait travaillé pour l’Aam Aadmi Party, formation née du mouvement anti-corruption de 2012 à Delhi. Le profil colle à un schéma déjà vu : des partis satiriques qui forcent l’agenda médiatique en s’appuyant sur l’absurde. Le Polish Beer-Lovers’ Party avait fait élire 16 députés à la Diète en 1991. L’Australian Sex Party avait fait évoluer la législation sur la censure. Le Cockroach Janta Party, lui, vise les fissures structurelles d’une démocratie de 1,4 milliard d’habitants.
La Commission électorale indienne doit publier le 30 mai le calendrier des prochaines législatives partielles dans cinq États. Dipke a annoncé sur son Instagram personnel que son mouvement publiera des « scorecards » sur les candidats, avec illustrations animées de cafards en costume. Le Bureau du renseignement, lui, a déjà fait savoir qu’il continuait de surveiller le compte Instagram restant.