Un projectile, un cargo français, des marins évacués
Mardi soir, vers 18h30 GMT, un projectile frappe le porte-conteneurs « San Antonio » dans le détroit d’Ormuz. Plusieurs marins philippins de l’équipage sont blessés et évacués. Le navire bat pavillon maltais, mais il appartient à l’armateur marseillais CMA CGM.
Le groupe a confirmé l’attaque à l’AFP mercredi matin, dans un bref communiqué qui fait état de « blessés parmi les membres d’équipage », « évacués » et pris en charge médicalement, et de « dommages » au bateau. La compagnie dit suivre la situation « de près » et rester « pleinement mobilisée aux côtés de l’équipage ». L’agence britannique de sécurité maritime UKTMO avait signalé la veille au soir un cargo touché par un « projectile d’origine inconnue », sans identifier la cible.
Le 12e cas grave depuis le 28 février
Le San Antonio rejoint une liste qui s’allonge depuis deux mois. Selon le décompte tenu par Wikipédia à partir des bulletins UKTMO et des communiqués des compagnies, au moins onze navires marchands ont été endommagés en deux mois dans la zone, dont six abandonnés par leurs équipages. Dix marins ont été tués ou portés disparus, un docker est mort à Bahreïn, deux autres ont été blessés à terre. Le 1ᵉʳ mars, le pétrolier MT Skylight, sous pavillon des Palaos, perdait son capitaine et un second marin dans la même journée.
Le détroit, large de 34 km à son point le plus serré, voit transiter en temps normal un baril de pétrole sur cinq vendus dans le monde, soit autour de 20 millions chaque jour. Depuis l’opération « Epic Fury » lancée fin février par les forces américaines et israéliennes contre l’Iran, opération au cours de laquelle le guide suprême Ali Khamenei a été tué, le passage des pétroliers s’est effondré de 70 % avant de s’arrêter quasi totalement. Le Brent a franchi la barre des 100 dollars le 8 mars, puis grimpé jusqu’à 126 dollars au plus haut.
891 navires immobilisés dans le golfe
« Il reste encore des navires et des marins dans une situation difficile », a déclaré mercredi sur franceinfo Philippe Tabarot, ministre des Transports. Le compte est précis : 891 bâtiments restent à l’ancre dans le golfe Persique, immobilisés depuis le début du conflit. Paris maintient pour ses armateurs la consigne de ne pas tenter la traversée. Cette ligne avait été arrêtée fin avril en concertation avec Londres et Berlin, après l’aggravation des assauts en provenance de la côte iranienne.
Pour les opérateurs maritimes, la note grimpe vite. Les primes d’assurance contre le risque de guerre, calculées sur la valeur de la coque, sont passées entre fin février et début mars de 0,125 % à plus de 0,4 % par transit, parfois davantage. Sur un très grand pétrolier, cela représente environ un quart de million de dollars supplémentaires à chaque passage. Le surcoût finit dans le prix à la pompe.
Trump suspend l’escorte américaine
Mercredi, Donald Trump a annoncé sur Truth Social la suspension de l’opération militaire d’escorte des bateaux dans le détroit, lancée le 13 avril. Le président américain dit avoir agi « à la demande du Pakistan et d’autres pays », évoquant des « progrès considérables » vers un accord avec Téhéran. Le blocus américain des ports iraniens, lui, est maintenu. Quelques heures plus tard, le ministre iranien des Affaires étrangères s’entretenait à Pékin avec son homologue chinois, signe que la médiation discrète menée par la Chine prend de l’épaisseur.
Côté français, le rappel du droit international passe par les Nations unies. Le 21 mars, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 2817 qui condamne les attaques contre la navigation civile dans Ormuz. Sur le terrain, le texte n’a rien empêché.
Marseille, BFMTV, 600 000 conteneurs
CMA CGM n’est pas un armateur lambda. Le groupe fondé en 1978 par Jacques Saadé et dirigé aujourd’hui par son fils Rodolphe revendique une flotte de plus de 600 navires, des liaisons dans 160 pays, et un siège social à Marseille qui salarie plusieurs milliers de personnes. Il a racheté en 2024 BFMTV et RMC, ce qui place une attaque visant son flotte sous une exposition médiatique inhabituelle pour un fait de mer. Selon une dépêche AFP du 19 avril relayée par Boursorama, un cargo CMA CGM avait déjà été visé par des tirs de semonce dans la même zone, sans faire de blessés cette fois là.
Le « San Antonio » est un porte-conteneurs de taille moyenne. Son pavillon maltais sert avant tout à des considérations fiscales et réglementaires, comme une bonne partie de la flotte mondiale. La nationalité réelle du bateau, du point de vue de la responsabilité, reste celle de son armateur : marseillaise.
La pompe à carburant en bout de chaîne
En France, la conséquence la plus tangible se mesure au litre. Les prix du gazole et de l’essence remontent depuis lundi, après une courte accalmie fin avril. La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a annoncé mercredi sur franceinfo que de « nouvelles mesures d’aides » sont à l’étude. Sébastien Lecornu réunira ses ministres jeudi soir à Matignon pour acter ce que le gouvernement appelle un « changement d’échelle ». L’aide forfaitaire de 50 euros pour les « grands rouleurs » modestes annoncée mi avril sera retravaillée. Bercy a écarté toute remise généralisée façon 2022.
L’autre conséquence se joue côté Doha et Bruxelles. L’Europe importe entre 12 % et 14 % de son gaz naturel liquéfié du Qatar, exactement par le détroit d’Ormuz. Les contrats long terme amortissent une partie du choc, mais les flux spot, qui complètent les stocks, encaissent en plein. Le 1ᵉʳ mai, les Émirats arabes unis ont quitté l’OPEP, brouillant un peu plus la lecture des prix.
Le contournement plafonne à 6,5 millions de barils
Esquiver le détroit reste techniquement possible. Le pipeline saoudien Petroline relie l’est du royaume au port de Yanbu sur la mer Rouge, et le Habshan-Fujairah sort une partie du brut émirati hors du golfe. Les deux ouvrages additionnés transportent autour de 6,5 millions de barils par jour, à comparer aux 20 millions habituels par Ormuz. La capacité manque, et la mer Rouge reste elle-même exposée aux tirs houthis.
Les négociations entre Washington et Téhéran reprennent à un rythme nouveau cette semaine, en parallèle des canaux chinois. La fenêtre est étroite. Une résolution rapide ferait baisser le baril en quelques jours. Un échec, un nouveau navire frappé, et les prix repartiront. La réunion de Matignon prévue jeudi soir donnera la première indication concrète sur le coût budgétaire que la France est prête à absorber pour amortir le choc à la pompe.