Vendredi, en fin d’après-midi, un petit bimoteur s’est écrasé dans un champ à quelques centaines de mètres de l’aérodrome de La Baule. À bord, deux hommes, morts sur le coup. L’un d’eux, Claude Guillemot, 69 ans, avait bâti Ubisoft avec ses quatre frères et en dirigeait toujours les opérations.

Deux morts à l’approche de l’aérodrome

L’appareil, un Cessna 421, avait décollé de Rennes. Ce bimoteur à hélices de huit places amorçait sa descente vers la station balnéaire quand il a chuté, selon France 3 Bretagne. Le second occupant était un instructeur de vol rennais, pilote chevronné lui aussi. Guillemot possédait l’avion et appartenait à l’aéroclub de La Baule. Il devait rejoindre ce week-end-là un rassemblement de plus de cent appareils organisé dans la région. Le pilotage de loisir comptait parmi ses passions, loin des salons et des conseils d’administration.

Voilà ce qui rend l’accident difficile à comprendre: deux hommes d’expérience, un terrain familier, et pourtant la chute. La gendarmerie des transports aériens a ouvert une enquête pour en établir les causes. Ses conclusions prendront des mois.

L’homme qui faisait tourner la machine

Le grand public connaît surtout Yves Guillemot, le PDG qui défend Ubisoft devant les actionnaires et monte sur les scènes des grands salons. Claude, lui, avançait dans l’ombre. Pendant que son frère devenait le visage du groupe, il en restait l’ancrage discret, résume PC Gamer. Vice-président chargé des opérations, membre du conseil d’administration, il appartenait à cette catégorie de dirigeants dont le nom n’apparaît jamais dans un générique, mais sans qui aucun jeu ne sort des cartons. Distribution, logistique, organisation: c’était son terrain, rappelle Bloomberg, qui a confirmé sa mort à 69 ans.

Depuis 1997, il tenait aussi les rênes de Guillemot Corporation, la société de matériel de la famille. Deux marques en dépendent, que connaissent tous les joueurs. Thrustmaster d’abord: les volants et manettes que s’arrachent les passionnés de simulation automobile et de vol. Hercules ensuite, spécialisée dans l’audio et le matériel pour DJ. D’après la biographie officielle publiée par le groupe, ces produits se vendent dans plus de 140 pays, portés par des centres de recherche et de logistique en Europe, au Canada et en Chine. Pendant que ses frères poussaient Ubisoft sous les projecteurs, Claude consolidait cet autre pan, plus discret, de l’empire familial.

Cinq frères, une ferme, un empire mondial

L’histoire tient du roman. En 1986, cinq frères bretons fondent un éditeur de jeux vidéo à Carentoir, un village du Morbihan. La famille vit du négoce de matériel agricole; les fils, eux, flairent l’ordinateur personnel et se mettent à distribuer des logiciels, avant d’en créer. Quarante ans plus tard, le nom Ubisoft figure parmi les plus gros du divertissement planétaire.

Assassin’s Creed, Far Cry, Rainbow Six, Just Dance, Rayman: des sagas écoulées par dizaines de millions d’exemplaires, des studios de Montréal à Shanghai, des milliers de développeurs. Thrustmaster, de son côté, a accompagné l’essor de la simulation et du sport automobile virtuel, au point d’équiper une bonne partie des pilotes du dimanche comme des compétiteurs. À son apogée, le groupe a employé près de 20 000 personnes sur tous les continents, ce qui en a fait le champion français du secteur. Claude comptait parmi les piliers de cette ascension. Pas le visage, mais l’une des colonnes.

Une disparition au plus mauvais moment

Le décès tombe alors qu’Ubisoft traverse la pire passe de son histoire. Sur son dernier exercice, le groupe a publié un chiffre d’affaires d’environ 1,4 milliard d’euros, en recul de près de 22 %, assorti d’une perte d’exploitation de 1,3 milliard. Jamais ses comptes n’avaient autant saigné. Les sorties phares ont accumulé les reports, plusieurs titres ont déçu joueurs et critiques, et l’action stagne autour de 4 euros, à des années-lumière de ses records.

Pour redresser la barre, Yves Guillemot a dévoilé en janvier une réorganisation de fond. L’éditeur se découpe désormais en cinq « Creative Houses », chacune dédiée à un genre, avec 200 millions d’euros d’économies programmées sur deux ans. Dans la foulée, Ubisoft a logé ses trois plus grosses licences, Assassin’s Creed, Far Cry et Rainbow Six, dans une filiale baptisée Vantage Studios, cofinancée par le géant chinois Tencent. L’objectif affiché: transformer ces séries en machines à plus d’un milliard d’euros par an.

Ubisoft ne souffre pas seul. Depuis 2023, le jeu vidéo a détruit des dizaines de milliers d’emplois dans le monde, frappé par l’envolée des budgets de production et le tassement des ventes après la frénésie du confinement. Les grands éditeurs taillent dans leurs effectifs, repoussent leurs sorties et se replient sur quelques licences sûres. Dans ce paysage, la maison bretonne fait figure de cas d’école: une réussite familiale spectaculaire, rattrapée par un marché qui ne pardonne plus l’erreur.

Un conseil d’administration déjà scruté

Ce rapprochement avec Tencent a placé la famille Guillemot au cœur des manœuvres. Les frères et le groupe chinois pèsent ensemble près d’un quart du capital, et des discussions ont été engagées pour retirer Ubisoft de la cote. La mort de Claude, administrateur et actionnaire historique, rebat les cartes d’un conseil que les investisseurs surveillent déjà de près. Un retrait de la cote priverait la Bourse de Paris d’un fleuron, mais rendrait à la famille les mains libres pour restructurer à l’écart des marchés.

Pour l’heure, le groupe n’a pas précisé comment ses responsabilités seront reprises. Dans une entreprise où des milliers de salariés redoutent pour leur poste, la disparition d’un fondateur ajoute de l’incertitude à un climat qui n’en manquait pas. Les frères Guillemot, désormais quatre, devront trancher dans les prochains mois la question d’un retrait de la Bourse, sans celui qui veillait sur la mécanique.