21 paresseux gelés dans une nuit sans chauffage. Dix autres morts à l’arrivée ou peu après, dont l’un retrouvé ballonné à neuf mois et moins de 1,5 kilo. À Orlando, le futur parc Sloth World n’a jamais ouvert ses portes. Il aura quand même tué 31 animaux dans un entrepôt sans eau courante ni électricité.

Un fusible qui saute, 21 morts en décembre

L’histoire commence le 18 décembre 2024. Une cargaison de paresseux capturés au Guyana atterrit en Floride, direction le 7547 International Drive, à Orlando. Le bâtiment, à l’origine permis pour stocker des Slingshot, ces tricycles motorisés que louent les touristes, n’avait jamais accueilli un seul animal. Pas d’eau, pas d’électricité dans les premiers temps. Pour chauffer la pièce, les responsables ont branché des radiateurs d’appoint sur une rallonge tirée depuis un autre local voisin.

La rallonge n’a pas tenu. Dans la nuit du 21 au 22 décembre, le fusible a sauté. Le thermomètre est descendu à 8 degrés, et les paresseux, originaires de la canopée tropicale, ne savent pas réguler leur température corporelle en dessous de 27 degrés. Selon le rapport de la Florida Fish and Wildlife Conservation Commission, les 21 animaux sont morts de « cold stun », un choc thermique qui paralyse leur organisme.

Dix autres paresseux ne survivent pas non plus

Le projet ne s’arrête pas pour autant. En février 2025, une seconde cargaison arrive du Pérou. Cette fois, deux paresseux sont déclarés morts dès l’ouverture des cages. Les huit autres « présentaient une cachexie sévère et un état de santé très dégradé », écrit la FWC dans son rapport d’inspection. Aucun n’a survécu plus de quelques jours.

Bilan en deux mois : 31 morts. Une enquête publiée par Inside Climate News le 16 avril a révélé qu’un virus inconnu, baptisé « novel two-toed sloth gammaherpesvirus », circulait parmi les animaux. Les nécropsies pointent toutes vers le même coupable, et il n’a rien d’épidémiologique. « Le stress physiologique du transport international, le changement de régime alimentaire et la capture dans le milieu sauvage ont effondré leur système immunitaire », résume Ana María Villada Rosales, biologiste au Sloth Institute. Sloth World n’avait aucune obligation légale de signaler les décès. Il a fallu une enquête de la FWC, plusieurs mois plus tard, pour que le bilan soit connu.

Quand le mot « sanctuaire » sert d’argument marketing

Sur le papier, Sloth World se présentait comme un « centre de conservation ». Le site web vantait un « slotharium » climatisé, une expérience immersive à 49 dollars par personne, des photos avec les animaux. Le ton commercial faisait peu de doutes sur la nature réelle du projet. Sur Facebook, en 2017, un futur vice-président de l’entreprise écrivait : « It’s going to be a baby sloth Christmas. » Entre 2011 et 2021, sa société Incredible Pets avait déjà importé plus de 80 paresseux aux États-Unis pour les revendre comme animaux de compagnie.

Rebecca Cliffe, fondatrice de la Sloth Conservation Foundation, ne mâche pas ses mots dans Inside Climate News : « Aucune justification, en 2026, ne tient pour aller capturer des paresseux sauvages et les exhiber. » Sam Trull, du Sloth Institute, parle de « greenwashing pur et simple ». Selon elle, ces animaux sont « la définition même d’une espèce Goldilocks. Tout doit être exactement parfait, sinon ils meurent ». Température, humidité, alimentation à base de feuilles de forêt tropicale spécifiques : aucune de ces conditions n’était réunie dans l’entrepôt d’Orlando, où les responsables servaient du chou kale humidifié et de la courge.

Aucune sanction administrative, juste un avertissement verbal

Le 7 août 2025, des inspecteurs de la FWC se présentent enfin à l’entrepôt. Ils trouvent six paresseux survivants, deux cages aux dimensions inférieures aux normes minimales fixées par la loi de Floride, des perchoirs en tissu, des seaux en guise de tanières. La sanction ? Un simple avertissement verbal. La FWC a justifié sa décision par l’absence « de mauvaise conduite intentionnelle ou de démonstration d’incapacité à se conformer aux règles ». Le département de l’Agriculture de Floride a, lui, promis de « travailler avec Sloth World » pour aider à diagnostiquer les problèmes du site.

Pendant ce temps, une société liée à l’entreprise, baptisée Sanctuary World Imports, a continué d’importer des paresseux. Au moins 38 animaux supplémentaires sont arrivés sur le sol américain après les 31 décès, portant le total à environ 69, selon le décompte d’Inside Climate News. L’USDA a confirmé que ni Sloth World ni Sanctuary World Imports ne disposaient d’une licence fédérale au 19 mars 2026.

Treize survivants confiés au zoo de Sanford

L’enquête d’Inside Climate News, relayée par Orlando Weekly et Fox 35, a déclenché une vague d’indignation. Le comté d’Orange a placardé un stop-work order sur la façade du 7547 International Drive : usage animal sans permis, modifications du bâtiment en violation du code de construction, accès véhicules supprimés. Quatre tentatives d’inspection ont échoué, personne ne répondant à la porte.

Vendredi 24 avril, le propriétaire Benjamin Agresta a annoncé à Fox 35 qu’il ne comptait plus ouvrir Sloth World et qu’il envisageait de déposer le bilan. Le même jour, treize paresseux à deux doigts ont été transférés au Central Florida Zoo & Botanical Gardens, à Sanford, un parc accrédité par l’Association of Zoos and Aquariums. « Recevoir un appel pour treize animaux d’un coup, ce n’est pas du tout typique », a déclaré le directeur Richard Glover sur Central Florida Public Media. « Sans connaître leur état médical, nous aurons beaucoup de chance s’ils survivent tous. »

Les survivants entament une période de quarantaine. Une fois leur état stabilisé, ils seront placés dans d’autres structures AZA via le Species Survival Plan, un protocole censé garantir leur reproduction encadrée. Pour les défenseurs de l’espèce, l’affaire pose une question plus large : comment, en 2026, importer encore légalement des paresseux sauvages aux États-Unis ? Une proposition de loi, le Captive Wildlife Safety Act, dort au Congrès depuis trois ans. Sa prochaine audition est prévue en septembre.