Moins 27,15 % en une seule séance. À la clôture de vendredi, l’action Alstom s’échangeait à 16,64 euros, après être tombée sous les 16 euros en matinée. Le constructeur du TGV venait d’abandonner ses objectifs de rentabilité 2026-2027, trois mois avant la fin du précédent.

Le jeudi soir qui a précipité la chute

Jeudi 16 avril en fin de journée, Alstom publie un communiqué que personne n’attendait à ce stade du calendrier. Sur l’exercice 2025-2026 clos fin mars, la marge d’exploitation ajustée tournera autour de 6 %, au lieu des 7 % promis aux investisseurs. Certains grands projets de matériel roulant progressent « plus lentement que prévu », selon le groupe, et pèsent à la fois sur les marges et sur la trésorerie. Le signal est brutal : l’ambition de moyen terme, une marge ajustée comprise entre 8 et 10 % d’ici 2026-2027, ne sera pas tenue. Dans la foulée, l’objectif de cash-flow libre cumulé de 1,5 milliard d’euros sur trois ans, répété pendant deux années par l’ancien directeur général Henri Poupart-Lafarge, tombe à l’eau.

La Bourse de Paris sanctionne en direct

L’ouverture de vendredi a donné le ton. Le titre a d’abord perdu près de 30 %, avant de se stabiliser autour de -27 %, rapporte Le Monde. ABC Bourse, citant Agefi-Dow Jones, note qu’à 11h50 l’action cotait déjà 16,21 euros, en repli de 29 %. Sur le CAC 40, qui a terminé la journée en hausse de près de 2 % grâce à la réouverture annoncée du détroit d’Ormuz, la dégringolade d’Alstom passait presque pour un contresens. Les volumes échangés sur l’équipementier ferroviaire ont dépassé leur moyenne habituelle de plusieurs multiples, signe qu’institutionnels et particuliers ont soldé leurs positions en même temps. Le titre figurait d’ailleurs en tête de la liste des volumes « anormaux » établie par les salles de marché parisiennes.

Objectifs 2026-2027 abaissés avant d’exister

Pour l’exercice qui vient de démarrer, le groupe table désormais sur une croissance organique de 5 %, une marge ajustée « d’environ 6,5 % » et un cash-flow libre positif. Mais ce chiffre annuel masque une réalité plus crue : la forte saisonnalité de l’activité provoquera une consommation de trésorerie d’environ 1,5 milliard d’euros sur le premier semestre 2026-2027. En clair, le groupe brûlera autant de cash en six mois qu’il comptait en générer sur trois ans, avant de tenter de recoller en fin d’exercice. Le free cash flow finalement livré pour 2025-2026, 330 millions d’euros, tombe au milieu d’une fourchette prévue entre 200 et 400 millions. La performance tient dans les clous, mais le message stratégique, lui, n’y est plus.

Deutsche Bank sort du camp des acheteurs

La sanction est venue aussi des analystes. Deutsche Bank a dégradé sa recommandation de « acheter » à « conserver » et abaissé son objectif de cours à 23 euros, contre 31 précédemment. Le broker estime que le dossier « teste sévèrement la patience des investisseurs », tout en rappelant que le carnet de commandes dépasse 100 milliards d’euros. Chez Oddo BHF, l’objectif de cours passe de 30 à 25 euros, mais la recommandation « surperformance » est maintenue. « C’est, selon nous, cet objectif de free cash flow, vague, qui va cristalliser les inquiétudes », écrivent les analystes de la banque. Barclays, toujours sceptique sur le dossier, juge pour sa part que la note de crédit Baa3 attribuée au groupe est désormais « à risque ». JPMorgan, qui reste à l’achat, tempère : « Ces annonces sont décevantes mais certains acteurs du marché s’y attendaient, comme en témoigne le niveau élevé des positions courtes sur le titre. »

Le paradoxe d’un carnet à 100 milliards

Voilà toute la difficulté du dossier. Alstom engrange les commandes plus vite qu’il ne les livre. La prise d’ordres a été « forte » sur le dernier exercice, reconnaît la direction, et le carnet total dépasse désormais les 100 milliards d’euros, soit environ cinq fois le chiffre d’affaires annuel. Mais cette prospérité commerciale se traduit mal en rentabilité. Les phases finales d’homologation des trains, particulièrement longues en Europe, immobilisent du capital et retardent les paiements clients, analysent les experts de Jefferies. La complexité des contrats, souvent négociés à prix fixe sur dix ou quinze ans, expose le constructeur à la moindre dérive sur un chantier. Un train livré avec six mois de retard, c’est une cascade de pénalités contractuelles et une trésorerie qui stagne. À ce jeu, Alstom paie plus cher que ses concurrents directs Siemens Mobility et CAF, qui affichent des marges supérieures à 8 %.

Martin Sion, deux semaines pour encaisser le choc

Le calendrier du communiqué ne doit rien au hasard. Martin Sion a pris les commandes du groupe début avril, et cette révision d’objectifs ressemble à un nettoyage de printemps orchestré par la nouvelle direction. Le patron promet désormais « des actions immédiates pour stabiliser la performance » et annonce une feuille de route stratégique révisée d’ici la fin de l’année. L’exercice n’est pas neuf : les arrivées de dirigeants s’accompagnent souvent d’abaissements de guidance, histoire de repartir sur des bases atteignables. Mais l’ampleur, jamais vue sur le dossier selon Oddo BHF, rouvre une période de forte volatilité pour un titre qui avait déjà cédé plus de 40 % sur cinq ans avant cette séance noire. La confiance dans la capacité du groupe à tenir ses engagements commerciaux reste entière chez les clients publics, de la SNCF à la RATP en passant par Amtrak, mais les marchés exigent maintenant des preuves trimestre après trimestre.

Les comptes annuels détaillés de l’exercice 2025-2026 seront publiés le 13 mai. À cette date, la nouvelle direction devra convaincre que le plus dur est derrière, et fournir un calendrier précis de redressement du cash-flow. Le titre, lui, est tombé à son plus bas depuis dix-huit mois et affiche désormais une décote qui pourrait attirer les fonds value, si ces derniers acceptent de parier sur l’exécution d’une feuille de route encore à écrire.