Entre deux et quatre heures du matin, vendredi, l’eau a englouti les rues de Laie, sur la côte nord d’Oahu. Joyce Matangi, résidente du quartier, a filmé la scène depuis son garage : « J’ai posé le pied et l’eau m’arrivait au tibia. Dehors, sur la route, elle nous montait jusqu’au ventre. » Des voisins pataugeaient dans l’obscurité, tentant de protéger ce qui pouvait l’être. À quelques kilomètres de là, les sirènes d’urgence ordonnaient à 5 500 personnes d’évacuer immédiatement : le barrage de Wahiawa, gonflé par des pluies torrentielles, menaçait de rompre.

Un barrage à la limite, un propriétaire inattendu

Le réservoir de Wahiawa, aussi appelé Lake Wilson, alimente le centre de l’île d’Oahu. Son barrage n’appartient ni à l’État d’Hawaï ni à la municipalité d’Honolulu, mais à Dole Food Company Hawaii, le géant de l’ananas et des fruits tropicaux. Une particularité héritée de l’époque où l’agriculture intensive structurait l’économie de l’archipel : le barrage servait à irriguer les plantations.

Vendredi matin, le niveau du réservoir a franchi le seuil critique de 85 pieds (environ 26 mètres), déclenchant automatiquement un ordre d’évacuation obligatoire, selon le service de gestion des urgences d’Honolulu. La zone concernée s’étend de Haleiwa à Waialua, soit environ 5 500 résidents priés de quitter leur domicile sur-le-champ. « Quittez immédiatement la zone en aval », a martelé le service d’urgence, recommandant le covoiturage pour fluidifier un trafic déjà dense.

Dole a réagi en fin de journée par un communiqué rassurant : « Le barrage de Wahiawa n’a pas cédé. Le système continue de fonctionner comme prévu. Il est surveillé en continu et ne présente aucun signe de dommage. » L’entreprise précise que la structure reste « stable et saine », tout en exhortant les habitants à suivre les consignes des autorités. Une position prudente, alors que le niveau de l’eau continue de fluctuer au gré des précipitations, selon les relevés en temps réel du Service géologique des États-Unis (USGS).

Deux Kona Low en quinze jours, du jamais-vu

Ce déluge n’est pas un accident isolé. Il s’agit de la deuxième dépression de type Kona Low à frapper Hawaï en seulement deux semaines. La première, la semaine précédente, avait déjà provoqué des inondations sérieuses et poussé le niveau du réservoir de Wahiawa près du seuil critique. Les habitants de Waialua, voisins du barrage, étaient déjà sur les nerfs. « Dieu merci, le barrage n’a pas lâché la dernière fois, confiait Frank Lawrence, ancien résident du camp d’Otake, à Hawaii News Now. Si le barrage avait cédé, tout le camp aurait disparu. »

Un Kona Low est une dépression subtropicale qui se forme au sud-ouest des îles hawaïennes et remonte lentement vers l’archipel, charriant des masses d’air chaud et humide. Le phénomène génère des pluies prolongées et intenses, bien différentes des averses tropicales habituelles. Deux épisodes rapprochés à ce point sont rares, selon le Service météorologique national (NWS) de Honolulu, qui maintient une alerte inondation sur une grande partie de l’archipel.

Le gouverneur d’Hawaï, Josh Green, a qualifié la situation de « très violente ». « La tempête est particulièrement forte dans le nord d’Oahu. Nous avons eu de fortes précipitations durant la nuit et de graves inondations dans plusieurs secteurs. De nombreuses personnes ont dû être évacuées », a-t-il déclaré sur les réseaux sociaux vendredi.

Cent maisons touchées en une seule nuit

À Laie, sur la côte au vent d’Oahu, le bilan matériel est lourd. Environ cent habitations ont subi des dégâts, d’après le sénateur de l’État Brenton Awa, qui s’appuie sur les estimations d’un responsable associatif ayant fait du porte-à-porte pour évaluer les dommages. Iosepa Street et Moana Street figurent parmi les zones les plus sinistrées.

Un cours d’eau voisin a débordé en pleine nuit, propulsant des flots chargés de débris dans les maisons. « Je n’ai jamais vu une inondation pareille, témoigne Joyce Matangi. C’était juste triste. » Les vidéos qu’elle a partagées montrent des rues transformées en rivières, des silhouettes debout dans l’eau jusqu’à la taille entre deux et quatre heures du matin.

Un autre résident, Redmond Tutor, décrit le chaos : « L’eau montait jusqu’aux genoux, les gens essayaient de déboucher leurs évacuations. Un truc de dingue à découvrir au petit matin. » Des familles ont passé la journée à trier ce qui pouvait être sauvé dans leurs garages inondés. D’autres se sont précipitées pour vérifier l’état de proches âgés vivant seuls, après avoir réalisé que les eaux atteignaient la taille dans certaines zones.

Malgré l’ampleur des dégâts, la solidarité locale a pris le relais. « Si vous ne connaissez pas Laie, c’est une communauté très soudée. On prend soin les uns des autres », souligne Matangi.

Des dizaines de sauvetages dans la nuit

Les services médicaux d’urgence d’Honolulu (EMS) ont multiplié les interventions. Dès une heure du matin, les équipes ont secouru 14 adultes, 6 enfants, 2 chiens et 2 chats pris au piège des eaux à Waialua et Wahiawa. Un véhicule spécialisé, capable de traverser des zones profondément inondées, a permis d’atteindre les personnes bloquées.

En début d’après-midi, une nouvelle alerte a mobilisé ambulances et un bus de gestion de crise : l’établissement Kahi Mohala, situé à Ewa Beach, a signalé une menace d’inondation imminente. Vingt personnes, dont douze enfants et huit membres du personnel, ont été transférées vers un hôpital du centre-ville. Aucune n’était blessée, mais le transfert était nécessaire pour garantir la continuité de leurs soins, selon les EMS.

« La situation est très sérieuse dans le centre et sur la côte nord d’Oahu », a résumé Ian Scheuring, directeur adjoint de la communication de la municipalité d’Honolulu, précisant que des secouristes effectuaient du porte-à-porte dans les zones touchées, rapporte l’AFP. Cinq centres d’hébergement d’urgence ont été ouverts, tous acceptant les animaux de compagnie.

Des pluies attendues tout le week-end

Aucun décès n’a été signalé, mais la crise est loin d’être terminée. Le Service météorologique national prévoit de nouvelles précipitations jusqu’à la fin du week-end. Une grande partie de l’archipel reste en alerte inondation, avec des conditions « particulièrement dangereuses » dans le nord d’Oahu. Le barrage de Wahiawa, dont l’ordre d’évacuation restait en vigueur samedi matin, continue d’être surveillé heure par heure.

Pour les résidents d’Otake Camp, installés en contrebas du barrage le long du ruisseau Kaukonahua, l’inquiétude ne faiblit pas. Quden Green, qui vit dans le camp, confie à Hawaii News Now : « La dernière inondation était déjà sévère. Il y avait plein de trucs qui flottaient. J’ai même vu un poulet sur un pneu, emporté par le courant. » Son voisin Frank Lawrence, lui, est plus radical : « Si j’étais eux, je déménagerais. C’est très dangereux. Quelqu’un pourrait se noyer. »

Le niveau du réservoir de Wahiawa sera à surveiller de près dans les prochaines 48 heures. Si les prévisions du NWS se confirment, l’île d’Oahu pourrait connaître un troisième épisode de fortes pluies avant la fin du mois de mars, mettant à rude épreuve des infrastructures déjà fragilisées par deux semaines de déluge.