Le 8 avril 2026, la juge Sherilyn Peace Garnett a prononcé quinze ans de détention fédérale contre Jasveen Sangha. Dans la salle d’audience de Los Angeles, le beau-père de Matthew Perry, Keith Morrison, journaliste pour Dateline et lui-même figure de la télévision américaine, a résumé la journée en cinq mots : « Nobody won today. » Personne n’a gagné aujourd’hui.
Sangha, surnommée la « Reine de la Kétamine » par les procureurs, avait fourni les doses qui ont tué l’acteur le 28 octobre 2023. Il avait 54 ans. Il est mort dans sa piscine de Pacific Palisades, Los Angeles.
51 vials en un mois
Le mois où Matthew Perry est mort, Jasveen Sangha et son complice Erik Fleming lui ont vendu 51 vials de kétamine. L’assistant personnel de l’acteur, Kenneth Iwamasa, s’occupait des injections. Le jour du décès, Perry en avait reçu au moins trois. L’autopsie a conclu à un empoisonnement à la kétamine, classé comme accident.
Ce n’était pas un deal ponctuel. Sangha gère un réseau depuis au moins 2019. Depuis son appartement de North Hollywood, elle stocke, conditionne et distribue kétamine, cocaïne et pilules de méthamphétamine. Dans une des transactions, elle a ajouté des sucettes à la kétamine « en bonus ». Selon les procureurs, elle « ne montrait aucun regret » après avoir appris que ses produits avaient tué l’acteur. Elle a continué à vendre.
Elle a plaidé coupable en septembre 2025 sur cinq chefs d’accusation fédéraux : maintien d’un local dédié au trafic de drogue, trois chefs de distribution de kétamine, et un chef de distribution ayant entraîné la mort. Face à un maximum théorique de 65 ans, elle écope de 15 ans, la peine la plus lourde de tous ses co-accusés.
De la manucure au trafic fédéral
Le profil de Sangha a alimenté les commentaires sur l’affaire. Née à Londres de parents d’origine indienne (Pendjab), elle grandit à Calabasas, Californie. Elle décroche une licence en sciences sociales à UC Irvine, puis un MBA à la Hult International Business School en 2010. Elle tient un salon de manucure à Studio City. Rien dans ce parcours ne dessine une trajectoire évidente vers le trafic fédéral.
À partir de 2019, selon les enquêteurs, elle ne tient plus d’emploi déclaré. Elle reporte son activité vers le trafic, qui tourne « en volume important » depuis son domicile. L’arrestation intervient en mars 2024, cinq mois après la mort de Perry.
Un réseau de cinq personnes autour de la victime
L’affaire a impliqué cinq accusés au total. Outre Sangha et Fleming, Kenneth Iwamasa, l’assistant personnel de l’acteur qui vivait chez lui, a reconnu avoir administré les injections de kétamine. Son audience de condamnation est fixée au 22 avril. Fleming sera jugé le 29 avril. Deux médecins, dont les noms n’ont pas été rendus publics à ce stade, ont également été poursuivis.
La présence de médecins dans la chaîne d’approvisionnement illustre la double nature de la kétamine : substance contrôlée sur ordonnance, utilisée légitimement en anesthésiologie depuis les années 1970, et depuis 2020 dans le traitement de la dépression résistante sous le nom commercial Spravato. Sa valeur médicale réelle en fait une cible de détournement que les réseaux illicites ont largement exploitée.
Une montée discrète en France aussi
L’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) a publié en 2025 un rapport sur les « tendances récentes » de la kétamine en France. Les chiffres sont mesurés mais en progression. En 2023, 2,6% des adultes de 18 à 64 ans déclaraient en avoir déjà expérimenté, et 0,6% en avoir consommé dans l’année. Le nombre de signalements d’abus a doublé entre la période 2017-2020 et 2020-2023, selon le Réseau national d’addictovigilance.
Le profil des usagers évolue. Longtemps associée aux milieux festifs, la kétamine circule aujourd’hui dans des contextes diversifiés : gestion de la douleur, automédication pour l’anxiété, recherche d’effets hallucinogènes. Le journal Fundamental and Clinical Pharmacology relevait en 2024 une multiplication par 2,5 des cas de trouble de l’usage de la kétamine dans les cohortes françaises entre 2012 et 2021. Les complications rénales et hépatiques liées à un usage prolongé s’accumulent dans les dossiers de pharmacovigilance.
Un jugement sans vainqueur
La mort de Matthew Perry avait provoqué une vague de témoignages en octobre 2023. L’acteur, connu dans le monde entier pour son rôle de Chandler Bing dans Friends, diffusée de 1994 à 2004 et encore regardée par des dizaines de millions de personnes chaque mois sur Netflix, avait publiquement évoqué ses difficultés avec l’alcool et les opioïdes pendant des années. Ses mémoires, publiées quelques mois avant sa mort sous le titre Friends, Lovers and the Big Terrible Thing, décrivaient vingt ans de rechutes, de cures et de retours à la case départ. Il écrivait avoir dépensé neuf millions de dollars en soins liés à ses addictions.
La kétamine, en revanche, était une addiction plus récente. Selon les informations judiciaires citées par NBC News, Perry avait commencé à recevoir des injections dans un cadre médical pour traiter une dépression résistante. Le traitement légal avait glissé vers un approvisionnement parallèle. En quelques mois, son entourage immédiat s’était transformé en chaîne d’acheminement.
La condamnation de Sangha clôt le volet principal du procès, mais deux audiences restent ouvertes. Iwamasa et Fleming comparaîtront respectivement les 22 et 29 avril 2026. L’instruction a duré deux ans et demi depuis le décès de l’acteur. Le dossier pénal se referme sur une certitude : 51 vials, 15 ans, et la question qui reste entière sur la porosité entre prescription médicale et marché parallèle pour une substance à double visage.