Le 7 avril, 7h05 à New York. Donald Trump publie sur Truth Social une trêve de deux semaines entre Washington et Téhéran. Le brut s’effondre de 15 %. Sauf que dans les heures qui précèdent, 950 millions de dollars ont déjà parié sur cet effondrement exact. La Commodity Futures Trading Commission veut savoir qui.
6 200 contrats à la seconde près
Remontons au 23 mars. Entre 6h49 et 6h50 heure de la côte est, environ 6 200 contrats Brent et WTI changent de main sur les plateformes CME Group et Intercontinental Exchange. Valeur notionnelle : 580 millions de dollars. À la même heure, un jour ordinaire, il s’en échange à peine 700, selon les données agrégées par Bloomberg. Un hedge fund américain cité dans l’enquête résume la chose : « c’est un trade anormalement gros pour une journée sans risque d’événement. »
Quinze minutes plus tard, Trump publie un message évoquant des « discussions productives » avec l’Iran et le report de frappes sur les infrastructures énergétiques iraniennes. Le brut plonge. Le 7 avril, rebelote. Environ 950 millions de dollars s’orientent sur un pari de baisse, quelques heures avant l’annonce du cessez-le-feu. Détail troublant remarqué par Bloomberg : la jambe Brent de cette opération totalise exactement 6 200 lots, la même quantité qu’une quinzaine plus tôt. Soit neuf fois le volume moyen sur la fenêtre concernée.
Le cumul des deux dossiers sous examen : 1,45 milliard de dollars placé pile avant des annonces qui ont fait bouger le pétrole en chiffres à deux chiffres. Reuters confirme que la CFTC, régulateur fédéral des matières premières, a lancé une enquête formelle autour du 15 avril. Le terrain de jeu : le contrat Brent de référence mondiale, coté à l’ICE Futures Europe, et son équivalent américain sur CME Group.
Une étude, 60 écarts-types d’anomalie
Le phénomène dépasse largement les deux trades pétroliers. Fin mars, deux chercheurs de la Columbia Law School et de l’Université de Haïfa ont publié un papier relayé par le Harvard Law School Forum on Corporate Governance. Leur méthode : passer au crible tous les marchés de la plateforme Polymarket entre février 2024 et février 2026. Soit 93 000 marchés distincts, près de 50 000 portefeuilles uniques et 210 718 paires paris-marché signalées suspectes sur cinq critères statistiques (taille du pari, profitabilité, concentration directionnelle, timing avant événement, historique du trader).
Verdict. Les portefeuilles identifiés comme « informés » affichent un taux de réussite de 69,9 %. Dépassement de la distribution aléatoire : plus de 60 écarts-types. À titre de comparaison, trois écarts-types suffisent généralement à qualifier un résultat d’anormal en statistique. « Avoir des taux de réussite de 80 à 90 %, c’est juste trop beau pour être vrai », tranche Todd Phillips au Salon. Ancien conseil de la CFTC, aujourd’hui enseignant à l’Université d’État de Géorgie, il a passé sa carrière à traquer les anomalies de marché. Profit cumulé estimé à 143 millions de dollars sur les deux années étudiées. Les événements couverts vont des frappes militaires sur l’Iran aux fiançailles de Taylor Swift, en passant par le prix Nobel de la paix. La fiche universitaire refuse d’écrire « insider trading » au sens juridique, mais parle d’un motif « incompatible avec l’information publique seule ».
L’anonyme à 967 000 dollars
Parmi les portefeuilles flagués, CNN en a identifié une vedette. Un compte anonyme de Polymarket qui cumule, depuis 2024, près de 967 000 dollars de gains nets. Taux de succès global : 83 %. Sur les paris dépassant 10 000 dollars, ce taux grimpe à 93 %. Ses positions visent systématiquement les opérations militaires américano-israéliennes contre l’Iran. Octobre 2024, à quelques heures des frappes israéliennes. Juin 2025, avant l’attaque américaine sur les installations nucléaires de Natanz. Février 2026, juste avant la frappe surprise conjointe. Impossible de remonter à son identité : la plateforme autorise des portefeuilles crypto multiples, et l’obfuscation via plusieurs adresses est documentée.
Shayne Coplan, le patron de Polymarket, a changé de discours le 24 mars. Son entreprise publie des règles interdisant formellement les paris sur information non publique. Ironique, puisqu’il avait confié à la presse, quelques mois plus tôt, que les initiés partageant leurs tuyaux représentaient « une incitation super cool » à utiliser la plateforme. La Maison-Blanche elle-même a pris position. Un mémo du 10 avril demande aux collaborateurs de la présidence de ne pas utiliser Polymarket, Kalshi et les autres marchés prédictifs tant que leur statut juridique n’est pas clarifié.
Ce que la CFTC peut, et ce qu’elle ne peut pas
L’agence fédérale est le régulateur principal des matières premières et des produits dérivés. Elle peut lancer des subpoenas, geler des comptes, référer des dossiers au Département de la Justice. Problème : la CFTC fonctionne en sous-effectif majeur. Un seul commissaire siège actuellement sur cinq sièges, les quatre autres étant vacants. L’agence avait elle-même approuvé Polymarket pour les clients américains en 2025, après avoir classé l’enquête criminelle ouverte sous l’administration Biden.
Au Congrès, les appels à l’enquête s’accumulent. Ritchie Torres et Sam Liccardo, deux représentants démocrates, ont écrit le 15 avril à la CFTC et à la SEC pour exiger un examen formel de la transaction pétrolière de 950 millions du 7 avril. Le sénateur Adam Schiff pousse de son côté pour une interdiction pure et simple des paris portant sur des conflits armés. Une proposition bipartite déposée le 21 mars vise déjà à interdire aux officiels fédéraux de miser sur des informations non publiques. La réplique de la Maison-Blanche par la voix de son porte-parole Kush Desai : « toute suggestion de délit d’initié est infondée et relève du journalisme irresponsable. »
Les dossiers Brent du 23 mars et du 7 avril devraient remonter sur le bureau de la CFTC d’ici la fin du mois, selon Reuters. Reste à savoir si l’agence trouvera une adresse derrière les ordres. À l’ICE Futures Europe, les positions peuvent transiter par des fonds étrangers dont les bénéficiaires réels échappent à la juridiction américaine. Les prochains messages présidentiels sur l’Iran seront guettés par deux publics très différents : les chancelleries, et les carnets d’ordres.