Dimanche, vers 16 heures, au bord du canal de Roubaix, deux pêcheurs à l’aimant sentent leur cordage se tendre plus que de raison. Dix minutes plus tard, ils remontent un caïman d’un mètre, lesté d’une plaque d’égout de dix kilos et emballé dans un sac de couchage. La brigade fluviale a fini par hisser le colis sur la berge.
Le reptile, d’abord présenté comme un crocodile, est en réalité un caïman à lunettes, a précisé mardi la Ligue protectrice des animaux de Roubaix à l’AFP. Un animal originaire des marécages d’Amérique centrale, qu’on n’attend pas exactement entre la friche Nyckes et la frontière belge.
Dix minutes, un aimant et une drôle de pêche
Les deux pêcheurs finissaient leur session quand l’aimant s’est accroché à ce qu’ils pensaient être un dernier objet lourd. « J’ai tout de suite senti que c’était très lourd », raconte l’un d’eux au site belge L’Avenir. « On a galéré à le remonter, ça nous a pris au moins dix minutes. » Le cadavre flottait au fond du canal à quelques pas du pont Nyckes, dans un secteur peu couvert par la vidéosurveillance.
À l’ouverture du sac de couchage, les pêcheurs tombent nez à nez avec la gueule d’un crocodilien de près d’un mètre. Ils préviennent la police municipale. La dépouille est confiée à la LPA de Roubaix, qui la place en chambre froide. Une autopsie est prévue ce mercredi, menée par un vétérinaire, pour déterminer la cause exacte de la mort. Le parquet de Lille a ouvert une enquête pour maltraitance animale, confiée au commissariat local.
Un caïman à lunettes, pas un crocodile du Nil
La confusion initiale a duré deux jours. Dimanche soir, les premiers communiqués et les vidéos diffusées sur les réseaux parlent d’un crocodile adulte retrouvé dans un canal français. L’image passe d’un compte à l’autre, avec sa dose de commentaires incrédules. Mardi matin, la LPA de Roubaix recale tout le monde : il s’agit bien d’un Caiman crocodilus, le caïman à lunettes, cousin plus petit et plus discret des vrais crocodiles.
L’animal mesurait environ un mètre pour une dizaine de kilos. Manon Lepage, référente faune sauvage captive au sein de la LPA de Roubaix, y voit deux lectures possibles : « cette taille peut témoigner soit de la jeunesse de l’animal, soit d’un problème de croissance lié à de mauvaises conditions de vie ». Un caïman à lunettes adulte peut atteindre 2,5 mètres et 40 kilos. Celui de Roubaix en était loin, probablement faute d’espace, de chaleur ou d’alimentation adaptée.
Le reptile n’était « pas en état de putréfaction » au moment de la découverte, d’après la LPA, ce qui oriente les enquêteurs vers un dépôt récent dans le canal. Sac de couchage, sangles, plaque d’égout : la scénographie laisse peu de doutes sur l’intention de faire disparaître l’animal.
Élever un caïman en France, un parcours du combattant
Posséder légalement un caïman à lunettes dans un appartement de Roubaix relève de l’utopie administrative. L’arrêté du 8 octobre 2018, qui fixe les règles de détention des espèces non domestiques, encadre strictement ces cas. Le Caiman crocodilus figure en annexe II de la Convention de Washington, dite CITES : son commerce est autorisé, mais sous quotas, avec certificats d’origine et traçabilité.
Pour un particulier, la détention suppose un certificat de capacité délivré par la préfecture après examen du dossier, la création d’un établissement habilité, une autorisation d’ouverture, et des installations spécifiques. La LPA rappelle les minima : un bassin « conséquent » pour permettre la nage, une zone terrestre chauffée et un éclairage UV reproduisant les conditions d’Amérique du Sud. En pratique, ces structures se comptent sur les doigts d’une main et relèvent des parcs animaliers ou des refuges spécialisés.
Autrement dit, le caïman de Roubaix avait peu de chances d’avoir été déclaré où que ce soit. « La découverte ne nous a pas si étonnés que ça, les caïmans à lunettes étant les animaux les plus couramment choisis » par ceux qui veulent un crocodilien à la maison, souligne Manon Lepage. Un marché gris qui passe rarement par les circuits officiels.
Snapchat, Facebook et petites annonces
Les forces de l’ordre croisent ce genre de reptile plus souvent qu’on ne l’imagine. En novembre 2025, la gendarmerie de la Marne annonçait sur Facebook la saisie de trois bébés caïmans à lunettes, proposés à la vente sur Snapchat. Des spécimens juvéniles, faciles à cacher, qui se revendent quelques centaines d’euros sur des groupes privés ou des forums spécialisés.
Le problème arrive quand l’animal grandit. Un caïman bébé tient dans une baignoire. Un caïman d’un mètre a besoin d’un volume qui dépasse le salon d’un appartement lillois. Faute de solution, certains propriétaires relâchent dans la nature ou abandonnent dans les étangs. En décembre 2023, un caïman à lunettes avait déjà été repêché vivant dans un étang de Seine-et-Marne.
La vente en ligne complique la traque. Entre une bourse aux reptiles qui passe le week-end en banlieue et des messages privés sur Messenger, remonter la filière demande du temps. En 2024, les douanes françaises ont recensé 560 constatations relatives à la Convention CITES, pour plus de 98 000 spécimens saisis au total. Les reptiles figurent dans le top trois des espèces concernées, derrière coquillages et coraux.
Retrouver le propriétaire, mission presque impossible
Côté enquête, les policiers roubaisiens n’ont pas la tâche facile. « Cela va être très difficile de retrouver le propriétaire », admet la police, faute d’éléments tangibles et en raison du peu de caméras autour du canal. Les enquêteurs espèrent que l’autopsie apportera des indices sur l’alimentation récente de l’animal, d’éventuels marquages ou maladies caractéristiques d’un élevage identifiable.
Le cas Roubaix met surtout le doigt sur une zone grise bien connue des associations. Les refuges spécialisés dans la faune exotique débordent. À la Ferme aux Crocodiles de Pierrelatte, dans la Drôme, une partie des pensionnaires arrive via des saisies douanières ou des abandons particuliers. Les places sont rares, l’accueil d’un crocodilien de plus d’un mètre suppose une infrastructure coûteuse, et toutes les structures ne disposent pas du certificat adéquat.
Pour les propriétaires illégaux, lester l’animal dans un sac de couchage est souvent perçu comme la « solution » la plus rapide. C’est aussi celle qui transforme une affaire de détention non déclarée en procédure pour maltraitance animale, passible de trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende depuis la loi du 30 novembre 2021.
Le canal de Roubaix, lui, a été rouvert à la navigation de plaisance en 2011, après des décennies d’abandon industriel. Les pêcheurs à l’aimant y ont repêché ces dernières années des vélos, des coffres-forts, des armes, une moto et, désormais, un caïman. Les résultats de l’autopsie sont attendus dans les prochains jours.