Une cliente se colore les cheveux depuis dix ans avec la même marque. Cette fois, sa gorge gonfle en quelques minutes. Elle part aux urgences en choc anaphylactique. Ce scénario, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) vient de le classer en première ligne de son dernier bulletin, publié le 14 avril.

Entre 2019 et 2025, l’agence a enregistré 124 déclarations d’effets indésirables liés aux colorations et aux produits décolorants. Ce chiffre représente 6 % de toutes les alertes cosmétiques reçues sur la période, et 41 % des signalements concernant des produits capillaires.

63 % des cas oxydants classés graves

Le détail chiffré est ce qui marque le plus dans le rapport. Sur les 124 dossiers, 91 % concernent des colorations dites oxydantes, c’est-à-dire les teintures permanentes vendues en grande surface ou appliquées en salon. Parmi elles, 63 % ont été jugées graves par les experts de cosmétovigilance. Traduction : la personne a été hospitalisée ou a subi une incapacité fonctionnelle temporaire.

En 2025, trois hospitalisations ont été jugées indispensables. Deux d’entre elles pour un choc anaphylactique, ce type de réaction où la tension s’effondre et la gorge se referme en quelques minutes. Sans intervention rapide, l’issue peut être fatale. L’Anses rappelle dans son document que « ces produits ne sont pas sans risques », une formulation plate sur le papier, lourde dans le contexte.

La PPD, molécule invisible des rayons

Derrière les statistiques, un nom revient partout : paraphénylènediamine. Les initiés l’appellent PPD. Cette molécule est présente dans 80 % des colorations permanentes vendues en France, selon l’Anses. Les dermatologues la rangent parmi les allergènes de contact les plus puissants du rayon cosmétique.

À ses côtés, d’autres composés chimiques tissent un cocktail sensibilisant : le toluène-2,5-diamine sulfate, les persulfates utilisés dans les décolorants, le m-aminophénol, sans oublier le peroxyde d’hydrogène et l’ammoniaque qui ouvrent la fibre capillaire. Chaque composé, pris isolément, reste autorisé par la réglementation européenne. C’est le mélange, la répétition, et parfois un facteur déclenchant imprévu qui transforment la routine beauté en dossier médical.

Une allergie qui peut surgir après quinze ans

Le point le plus dérangeant vient du comportement de ces réactions. Contrairement à une intolérance alimentaire qui se révèle dès les premiers contacts, la sensibilisation à la PPD peut rester silencieuse pendant des années. Futura-Sciences cite plusieurs dermatologues qui rapportent le même schéma : des utilisatrices fidèles depuis dix ou quinze ans voient soudainement apparaître un œdème au front, puis une fermeture de la gorge lors de l’application suivante.

L’Anses détaille la répartition des symptômes. La dermatite de contact, ces plaques rouges et démangeaisons sur le cuir chevelu, représente 60 % des signalements. Les brûlures chimiques touchent 15 % des cas, parfois avec des cicatrices durables sur la zone tempe-oreille. Viennent ensuite les œdèmes du visage et les réactions systémiques, qui mobilisent les pompiers.

Les coiffeurs sur la ligne de front

Six des 124 cas recensés concernent des professionnels. Le chiffre paraît faible, il masque une réalité beaucoup plus large. Entre 2001 et 2015, plus d’un millier de pathologies professionnelles ont été liées aux persulfates dans le secteur de la coiffure, selon les données de santé au travail reprises par Pourquoi Docteur. Les sels de persulfate sont aujourd’hui la deuxième cause d’asthme professionnel lié à un produit chimique, juste derrière les ammoniums quaternaires.

Les agences de santé au travail réclament depuis plusieurs années une meilleure ventilation des salons et un équipement de protection standardisé. L’Anses appuie cette demande dans son bulletin, en rappelant qu’une exposition quotidienne répétée multiplie mécaniquement le risque de sensibilisation.

64 % des Françaises concernées

L’ampleur du marché donne le vertige. Une enquête française de 2016, rappelée par 24 Matins, indique que 64 % des femmes et environ 10 % des hommes utilisent des produits de coloration capillaire. Le geste est tellement banalisé qu’il figure dans les listes de courses aux côtés du shampoing et du gel douche. Les marques grand public, les pharmacies, les salons : le réseau de distribution couvre toute la France.

Cette généralisation explique pourquoi 124 cas, étalés sur six ans, paraissent à la fois peu et beaucoup. Peu rapporté au volume vendu. Beaucoup au regard des trois hospitalisations jugées critiques pour la seule année 2025. Le rapport souligne aussi que trois dossiers concernent des mineurs, alors que la plupart des emballages recommandent une utilisation à partir de 16 ans.

L’Europe interroge déjà la formule

La France n’est pas isolée. L’Allemagne a interdit la PPD dans les tatouages au henné noir dès 2003, un marché parallèle où les concentrations dépassent parfois dix fois la dose autorisée en coloration. Le Royaume-Uni a limité la teneur maximale dans les teintures permanentes à 2 % depuis 2012. La réglementation européenne impose aujourd’hui la même borne, mais plusieurs associations de consommateurs, dont UFC-Que Choisir, militent pour une étiquette frontale beaucoup plus visible sur les boîtes.

Le marché mondial de la coloration capillaire pèse environ 28 milliards d’euros par an, dominé par L’Oréal, Henkel, Kao et Revlon. Les quatre géants savent que le moindre scandale médiatique se traduit en chute boursière. Depuis 2020, plusieurs marques premium ont lancé des gammes « sans PPD », sans toujours convaincre les dermatologues : les molécules de remplacement, comme la PTD, restent proches chimiquement et provoquent parfois les mêmes réactions croisées.

Ce que recommande l’Anses

L’agence ne parle pas de retrait du marché. Elle insiste plutôt sur la prévention. Un test de tolérance 48 heures avant chaque application, même avec un produit utilisé depuis des années. Arrêt immédiat en cas d’antécédent allergique, y compris un tatouage temporaire au henné noir, qui contient parfois de la PPD à très forte dose. Respect strict du temps de pose indiqué sur la notice.

En cas de gonflement du visage, de difficultés respiratoires ou de malaise après une application, l’Anses recommande d’appeler le 15 ou un centre antipoison sans attendre. Un geste qui peut paraître excessif, mais qui colle aux deux chocs anaphylactiques recensés en 2025. La prochaine étape réglementaire pourrait être européenne. La Commission a ouvert un dossier d’évaluation de la PPD fin 2025, avec des conclusions attendues avant l’été 2026.