Pour la première fois, plus de lycéens français vapotent tous les jours qu’ils ne fument du tabac. En deux ans, le taux de vapoteurs quotidiens est passé de 3,8 % à 6,8 %, dépasse celui des fumeurs réguliers (5,6 %) et installe la cigarette électronique comme nouveau réflexe à la sortie des cours.
Le tabac plonge, la nicotine reste
Le constat sort de l’enquête EnCLASS 2024, pilotée par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) et présentée mercredi avec un focus consacré au vapotage. L’étude, menée auprès de 11 000 collégiens et lycéens, fait état d’un basculement net. Pendant que le tabagisme quotidien des élèves de seconde, première et terminale s’effrite, l’usage régulier de la cigarette électronique grimpe à 6,8 %, presque le double de 2022. En 2018, l’OFDT recensait 2,8 % de vapoteurs quotidiens dans cette tranche d’âge.
Côté tabac, les chiffres vont dans le sens contraire. Sur quinze ans, la part des lycéens qui ont déjà essayé une cigarette a fondu de moitié. Celle des fumeurs quotidiens a été divisée par cinq. Au collège, 7,7 % seulement des élèves se sont déjà allumé une clope, contre 19 % qui ont déjà tiré sur une vape. Une génération de jeunes Français pourrait donc grandir sans que la cigarette ne devienne un rituel social, ce que l’OFDT qualifie de « premières générations sans tabac en perspective ». Sauf qu’elle ne grandit pas sans nicotine.
La puff a fait le boulot
Le déclencheur s’appelle puff. Ces petits dispositifs jetables, vendus 8 ou 10 euros au bar du coin entre 2021 et 2024, ont posé le vapotage dans les sacs à dos. Goûts fraise, mangue glacée, litchi, marshmallow, barbe à papa : le marketing visait directement les adolescents, avec un design coloré et une prise en main qui ne demandait aucune compétence technique. Le ministère de la Santé l’a reconnu noir sur blanc dans son argumentaire d’interdiction. La loi du 24 février 2025 a fini par bannir la vente, l’offre et même la détention en vue de revente des cigarettes électroniques jetables sur le territoire, sous peine d’une amende pouvant atteindre 100 000 euros, doublée en cas de récidive.
Sauf que les données EnCLASS 2024 ont été collectées avant cette interdiction. Et que le marché s’est déjà adapté. Les vapes rechargeables conservent les mêmes saveurs, les mêmes sels de nicotine, le même format glissant dans une trousse. Selon Le Monde du Tabac, qui a relayé la note de l’OFDT, la diffusion de la cigarette électronique reste « plus importante que celle de la cigarette de tabac » dans les lycées. La loi a coupé une jambe au phénomène, pas les deux.
Une dépendance discrète
Sur le terrain, le changement saute aux yeux. Le Parisien a passé une journée dans un lycée d’Île-de-France pour s’en rendre compte. Plus de paquets dans les poches, plus de groupes serrés autour d’un briquet près des grilles, plus d’odeur de tabac froid sur les pulls. À la place, des stylos colorés sortis discrètement entre deux cours, parfumés à la pêche ou au cola. « Je tire dessus tous les jours », confiait un élève de première au quotidien. Le mot « clope » a glissé vers « vape », et avec lui une dépendance que ni les surveillants ni les parents n’identifient toujours.
Le sel de nicotine, dosage standard de la majorité des e-liquides aromatisés, accentue le problème. Cette forme chimique offre une absorption plus rapide et plus fluide que la nicotine classique, sans l’irritation de la gorge qui freinait certains primo-fumeurs. Elle permet de grimper vite à des taux qui rendent dépendant, sans la sensation désagréable qui sert d’alarme.
Un cerveau adolescent vulnérable
Le sujet n’est pas anodin. Le cerveau humain continue de se construire jusqu’au milieu de la vingtaine, et la zone qui régule la motivation, l’attention et la mémoire reste plastique pendant toute l’adolescence. Santé Canada, qui suit ces données depuis dix ans, rappelle que les jeunes deviennent dépendants à la nicotine avec des doses bien plus faibles que les adultes. Plusieurs études internationales relevées par les autorités sanitaires françaises montrent aussi que les adolescents qui vapotent ont deux à trois fois plus de risques de basculer ensuite vers le tabac fumé que ceux qui n’ont jamais touché à une vape. L’effet « porte d’entrée », longtemps minimisé par l’industrie, fait désormais consensus dans la communauté médicale.
Aux risques de dépendance s’ajoutent ceux des aérosols inhalés, qui contiennent des particules ultrafines, des métaux lourds et des composés organiques dont les conséquences à long terme restent mal documentées. Plusieurs cas de pneumopathies sévères chez des jeunes vapoteurs ont déjà été recensés en France ces deux dernières années. Le ministère de la Santé recommande, dans ses fiches officielles, que les vapes ne soient utilisées qu’en sevrage tabagique chez les adultes, jamais comme outil de découverte.
L’interdiction n’a pas tout résolu
L’interdiction des puffs en février 2025 a été présentée comme une victoire de santé publique. Mais le retour de bâton est arrivé vite. Les revendeurs ont liquidé les stocks pendant des semaines, certains buralistes contournent encore la loi, et les modèles rechargeables vendus en boutique spécialisée occupent désormais le terrain. Selon Service Public, la fabrication et l’importation des puffs restent autorisées en France pour l’export, ce qui n’empêche pas les flux parallèles de continuer. Les chiffres OFDT 2024 sont donc une photographie du pic, pas du bilan post-interdiction.
La prochaine enquête EnCLASS, prévue pour 2026, dira si la loi a vraiment cassé la dynamique ou si la nicotine s’est juste réinventé un emballage. En attendant, plusieurs associations de parents d’élèves demandent des contrôles renforcés autour des établissements scolaires et un encadrement strict des arômes sucrés sur les vapes rechargeables, à l’image de ce qu’a fait la Belgique en 2024. Le ministère de la Santé doit présenter cette année un nouveau plan addictions, dont une mesure phare devrait viser la régulation des saveurs. Si la cigarette est en train de mourir, la nicotine, elle, n’a jamais paru aussi en forme.