Un Britannique né en 2010 n’achètera jamais un paquet de cigarettes. Ni à 18 ans, ni à 40, ni à 70. La loi qui vient d’achever son parcours parlementaire à Londres interdit pour toujours la vente de tabac aux personnes nées après le 1er janvier 2009.
Le texte, baptisé Tobacco and Vapes Bill, a franchi sa troisième lecture à la Chambre des Lords fin mars et repassait ce mois-ci aux Communes pour trancher sur quelques amendements. La sanction royale, dernière étape symbolique, est annoncée avant la fin avril selon le Parlement britannique. L’application concrète commencera le 1er janvier 2027, quand le premier jeune né en 2009 aura 18 ans. Ce jour-là, les caissiers des bureaux de tabac d’Angleterre, du Pays de Galles, d’Écosse et d’Irlande du Nord devront demander la date de naissance plutôt que l’âge. Et refuser la vente à tout client né un jour trop tard.
Une génération poussée hors du marché
La mécanique est simple. Chaque année, la barre d’âge légal monte d’un cran. Les jeunes nés en 2008 pourront acheter du tabac toute leur vie, comme leurs aînés. Ceux nés en 2009 et après ne le pourront jamais. Ce qui veut dire que dans vingt ans, un buraliste qui vendra un paquet à un client de 38 ans pourra devoir vérifier sa carte d’identité. Dans quarante ans, même scénario avec un retraité de 58 ans.
Le texte couvre le tabac sous toutes ses formes : cigarettes, cigares, tabac à rouler, papier à cigarettes, produits à base de plantes à fumer. Les cigarettes électroniques jetables, les fameuses puffs, sont bannies depuis juin 2025 sur tout le territoire britannique. Les vapes rechargeables restent autorisées, mais leur vente aux moins de 18 ans devient un délit, les distributeurs automatiques disparaissent, la publicité est verrouillée et les arômes fruités qui ciblent les ados seront réglementés.
74 600 morts par an, la cible du Royaume-Uni
Pourquoi tant de radicalité ? Les chiffres racontent l’ampleur du problème. Le Royaume-Uni comptait encore 8 millions de fumeurs en 2024, soit 13 % de la population adulte, selon les données de l’association britannique Action on Smoking and Health (ASH). La mortalité imputable au tabac reste massive : 74 600 décès prématurés par an, d’après les statistiques officielles reprises par la House of Commons Library. Le tabagisme coûte au NHS 1,8 milliard de livres par an rien qu’en soins, et génère 408 700 hospitalisations annuelles.
Côté économique, la comparaison fait mal. Les taxes sur les cigarettes et le tabac à rouler rapportent environ 7 milliards de livres par an à l’État. Une étude citée par University College London estime que 78 millions de cigarettes sont fumées chaque jour en Grande-Bretagne. Le calcul coût/recettes est défavorable dans tous les scénarios.
De Sunak à Starmer, la loi qui a survécu à deux gouvernements
Rishi Sunak avait lancé le projet en octobre 2023, l’a fait adopter en deuxième lecture à 383 voix contre 67, puis a perdu les législatives de juillet 2024 avant l’aboutissement. Le travailliste Keir Starmer a repris le flambeau en novembre 2024, réintroduit un texte presque identique et fait passer la deuxième lecture à 415 voix contre 47. La Chambre des Lords a bouclé son examen en mars 2026. Rares sont les projets de loi qui survivent à un changement de majorité. Celui-ci tenait parce que la quasi-totalité du spectre politique britannique estime que le tabac est un échec de santé publique auquel plus personne ne croit.
Un précédent rôde pourtant. La Nouvelle-Zélande avait voté en 2022 une loi de « génération sans tabac » quasi identique, visant les nés après 2009. La coalition libérale arrivée au pouvoir fin 2023 l’a abrogée avant son entrée en vigueur, officiellement pour des raisons budgétaires, le manque à gagner fiscal étant jugé trop lourd. Londres connaît cette histoire et a construit son argumentaire autour : selon le ministère britannique de la Santé, chaque année de retard de l’entrée en cigarette réduit durablement la probabilité d’addiction, 90 % des fumeurs commençant avant 18 ans.
La France avance, mais par petits pas
L’Hexagone a choisi une autre voie. Le plan anti-tabac porté par le gouvernement français a interdit la cigarette depuis le 1er juillet 2025 dans les parcs, les plages, les abords d’école, les abribus et les équipements sportifs. Amende de 135 euros à la clé. Les puffs jetables sont interdites à la vente depuis le 26 février 2025. Le paquet de cigarettes classique est passé à 12 euros en 2025 et doit atteindre 13 euros courant 2026.
Les résultats français, eux, sont historiques. Santé publique France annonçait en 2025 que le tabagisme quotidien était tombé à 17,4 % chez les 18-75 ans, un plancher jamais atteint depuis les premiers baromètres. Quatre millions de fumeurs quotidiens en moins en dix ans. Mais Paris ne franchit pas la ligne fixée à Londres. Aucun projet de génération sans tabac n’est sur la table côté français. Le ministère mise sur les prix et les restrictions d’espaces publics, pas sur un interdit générationnel définitif.
Le vrai test commence en 2027
Les critiques du texte britannique pointent déjà deux risques. D’abord, le marché noir. Si un paquet devient légalement introuvable pour une part croissante de la population, la tentation du trafic grimpera. Les douanes britanniques estimaient déjà en 2024 que 13 % des cigarettes consommées sur le sol britannique échappaient à la fiscalité. Le chiffre pourrait grimper. Ensuite, le contournement familial : un grand frère né en 2008 pourra toujours acheter pour son petit frère de 2010. Le texte prévoit des sanctions pour les reventes, sans que leur application soit évidente.
Les industriels du tabac, eux, préparent la riposte. British American Tobacco et Imperial Brands, les deux poids lourds cotés à Londres, ont envoyé des tonnes de contributions au comité parlementaire pour alerter sur les « conséquences imprévues » du texte. En vain. La version finale a peu bougé.
La sanction royale est annoncée dans les prochains jours. Les bureaux de tabac britanniques disposent ensuite d’un peu plus de huit mois pour former leurs salariés à une vérification jamais vue : non plus l’âge minimum, mais la date de naissance comparée à une barre qui bouge chaque année. Le ministère de la Santé publiera un premier rapport de suivi début 2028 pour mesurer si la génération 2009 a bel et bien décroché. Aucun autre pays n’était allé aussi loin. Le Royaume-Uni joue sa réputation de laboratoire de santé publique.