Lundi soir à Erevan, Emmanuel Macron empoigne un micro. Vahagn Khatchatourian, le président arménien, s’installe au piano. Le Premier ministre Nikol Pachinian saisit les baguettes de la batterie. Les premiers accords de « La Bohème » montent dans la salle, et un dîner d’État se transforme en jam-session diplomatique. La vidéo a fait le tour des réseaux en quelques heures.
Un Aznavour choisi avec soin
Le titre de 1965, signé Jacques Plante au texte et Charles Aznavour à la mélodie, n’est pas tombé du ciel. Le chanteur, né Shahnour Vaghinag Aznavourian à Paris en 1924, est le fils de deux réfugiés arméniens venus en France au début des années 1920 pour fuir les massacres dans l’Empire ottoman finissant. Sa mère est née à Adapazarı, en Turquie actuelle. Son père venait de la région d’Akhaltsikhé, aujourd’hui en Géorgie. Le couple a tenu un petit restaurant arménien rue de la Huchette à Paris dans les années 1930, devenu un repaire d’artistes selon la Fondation Aznavour.
Le chanteur n’a jamais coupé ce lien. À partir de 2009, il devient ambassadeur d’Arménie auprès de la Suisse et représentant permanent du pays à l’ONU à Genève. À Erevan, son nom flotte sur une avenue, une statue, un musée. Choisir « La Bohème » à un dîner d’État, c’est convoquer ce double héritage devant 48 chefs d’État.
Pachinian à la batterie, l’image qui surprend
La séquence dure quelques minutes. Macron chante les paroles, les yeux fixés sur les mots, puis attaque le refrain. Khatchatourian assure les accords au piano. C’est Pachinian, en costume sombre, qui crée la rupture : un solo de batterie sec et précis, scellé d’un sourire vers la salle. La journaliste de France 2 Agnès Vahramian, elle-même d’origine arménienne, a relayé la vidéo en parlant de « la musique comme signe d’amitié ».
Le moment vient clore un dîner officiel offert dans le cadre du sommet de la Communauté politique européenne. Quarante-huit pays réunis sous la coprésidence de Pachinian et du président du Conseil européen Antonio Costa. C’est la première fois que le sommet se tient sur le sol d’une ancienne république soviétique. Aucune image officielle ne montrait jusque-là Macron au micro dans ce type de cadre.
L’Arménie tourne le dos à Moscou
L’anecdote habille une opération sérieuse. Depuis la perte du Haut-Karabakh en 2023, où plus de 100 000 Arméniens ont fui les forces azerbaïdjanaises en quelques jours, Erevan a accéléré son détachement de la Russie. Nikol Pachinian a gelé en 2024 la participation de l’Arménie à l’Organisation du traité de sécurité collective, l’alliance militaire dirigée par Moscou. Le pays accuse ouvertement le Kremlin de l’avoir abandonné face à Bakou.
La séquence d’Erevan ce 4 mai est l’aboutissement de ce virage. Macron a profité du déplacement pour signer avec Pachinian un accord de partenariat stratégique. Le texte couvre plusieurs domaines, dont une coopération de défense renforcée. En clair, Paris devient le fournisseur militaire principal d’Erevan, à la place du Kremlin. La France a déjà livré ces deux dernières années des véhicules blindés Bastion et des radars de surveillance Ground Master à l’armée arménienne.
Un choix « contraint », reconnu Macron
Le président français a tenu à rappeler la réalité du dossier devant la presse. « L’Arménie a fait un choix pour la paix, un choix contraint », a-t-il dit selon France 24, qualifiant la position d’Erevan de « choix de pragmatisme pour construire la stabilité ». Une référence directe à l’accord de paix négocié en octobre dernier avec l’Azerbaïdjan, sous médiation américaine, qui acte la perte définitive du Haut-Karabakh.
Macron est allé plus loin. « Les Américains nous font confiance, les Iraniens nous respectent et nous font confiance », a-t-il déclaré à Erevan, rapporte La Nouvelle Tribune. Une formule qui positionne Paris en intermédiaire crédible entre Washington, Téhéran et le Caucase, alors que la guerre au Moyen-Orient s’enlise et que les marines américaines escortent les pétroliers dans le détroit d’Ormuz.
La diaspora française fait la liaison
La France compte environ 600 000 personnes d’origine arménienne, l’une des plus grosses communautés en dehors d’Arménie. Marseille, Lyon et la région parisienne concentrent l’essentiel. C’est ce maillage humain qui rend la séquence Aznavour autre chose qu’un coup de communication. Le génocide arménien a été reconnu par la France en 2001, sa négation criminalisée en 2017. Les liens du sang précèdent et nourrissent les liens d’État.
Vu d’Erevan, Aznavour reste l’icône absolue. Sa fondation gère plusieurs programmes éducatifs et culturels dans le pays. Macron lui-même s’était déjà incliné à Erevan en 2018, lors du sommet de la Francophonie, quelques jours après la mort du chanteur. Sept ans plus tard, le même président revient et chante. La boucle se ferme dans la même ville.
Ce qui se signe ce mardi
Le sommet UE-Arménie se tient ce 5 mai dans la foulée du dîner. Erevan espère y obtenir un calendrier concret pour son rapprochement avec Bruxelles, dans un format encore inférieur à une candidature formelle d’adhésion. Plusieurs pays membres restent prudents face au risque de provoquer Moscou. La France pousse le dossier depuis deux ans.
Macron rejoindra ensuite Pachinian à Gyumri, deuxième ville d’Arménie, pour un grand concert franco-arménien en plein air. La séquence chantée du 4 mai, elle, restera dans les archives officielles. Pour les services de communication français, c’est une carte de visite que rien n’égalera de sitôt. Pour Pachinian, fragile dans les sondages avant les législatives de 2026, c’est la preuve à montrer aux électeurs qu’un partenaire occidental est venu, a signé, et a même mis les mains dans les rythmes arméniens.