Quatre-vingts hippopotames condamnés à être abattus en Colombie. Depuis l’Inde, mardi 28 avril, l’un des héritiers les plus riches de la planète a décidé qu’il ne laisserait pas faire et qu’il les rapatrierait à ses frais sur un autre continent.

Anant Ambani, fils du magnat indien Mukesh Ambani, patron du conglomérat Reliance Industries, a annoncé avoir saisi officiellement le gouvernement colombien pour récupérer les 80 pachydermes promis à l’euthanasie. Sa proposition tient en une phrase : transférer les bêtes au Vantara, son centre animalier géant du Gujarat, dans l’ouest de l’Inde, à plus de 15 000 kilomètres de leur fleuve actuel. Le Pentagone des animaux sauvages, version privée.

Un narcotrafiquant, un couple d’hippos, et trente ans plus tard un fléau

Tout commence dans les années 1980. Au sommet de sa puissance, Pablo Escobar, parrain du cartel de Medellín, fait construire à la Hacienda Nápoles, près de Puerto Triunfo dans le département d’Antioquia, un zoo personnel. Il y fait venir un mâle et trois femelles hippopotames, en plus de girafes, zèbres et autruches. À sa mort en décembre 1993, l’État saisit ses biens. Les autres animaux sont déplacés ou meurent. Les hippopotames, eux, sont jugés trop dangereux à capturer. On les laisse sur place.

Quatre décennies plus tard, ils sont environ 160 à patauger dans les bras du fleuve Magdalena, le plus long du pays. Sans prédateurs, l’eau chaude toute l’année, des berges où se reproduire à volonté : la Colombie est devenue un paradis pour eux, et un cauchemar pour la faune locale. Les hippopotames colombiens grandissent même plus vite que leurs cousins africains, avec des femelles qui mettent bas dès 3 ans contre 7 ans en Afrique, selon des biologistes de l’université nationale de Colombie.

Ils ont déjà attaqué des pêcheurs. Ils écrasent les rives, polluent les eaux d’azote, chassent les loutres et les lamantins, et détraquent l’écosystème. Un rapport du ministère colombien de l’Environnement publié à la mi-avril prévient que sans contrôle, leur nombre pourrait grimper à un millier d’ici 2035.

Bogota tranche pour l’abattage, l’Inde s’invite

Pendant des années, Bogota a tenté la stérilisation chimique. Coût exorbitant, résultats minces. Mi-avril, le gouvernement de Gustavo Petro a signé l’autorisation d’abattre 80 individus, après avoir consulté un comité scientifique qui jugeait le sacrifice indispensable. La nouvelle a déclenché une vague d’indignation internationale, des associations colombiennes aux ONG nord-américaines.

C’est dans cette brèche qu’est venu se glisser Anant Ambani. À 30 ans, le plus jeune fils du patron de Reliance n’est pas un philanthrope improvisé. Depuis 2024, il dirige Vantara, présenté par son groupe comme « l’un des plus grands centres de sauvetage, de soins et de conservation de la faune sauvage au monde ». Le site, niché à Jamnagar, dans le Gujarat, héberge déjà des centaines d’éléphants, 50 ours, 160 tigres, 200 lions, 250 léopards et 900 crocodiles, d’après les chiffres de l’Autorité centrale des zoos de l’Inde.

Dans un communiqué transmis lundi à la presse indienne et repris par l’AFP, Anant Ambani affirme avoir soumis « un plan détaillé » au ministère colombien de l’Environnement. Capture par anesthésie, transport sous supervision vétérinaire, habitat « naturaliste conçu sur mesure », financement intégral assumé par Vantara. « Vantara dispose de l’expertise, des infrastructures et de la détermination nécessaires pour soutenir cet effort, entièrement aux conditions de la Colombie », promet-il. Et de conclure : « Ces hippopotames sont des êtres vivants doués de sensibilité, et si nous avons la capacité de les sauver grâce à une solution sûre et humaine, nous avons la responsabilité d’essayer. »

Vantara, refuge ou zoo géant ?

Le site n’est pas n’importe quel sanctuaire. Il jouxte la raffinerie Reliance Jamnagar, présentée comme la plus grande raffinerie de pétrole brut du monde, propriété de la famille Ambani. Inauguré en grande pompe il y a deux ans par le Premier ministre Narendra Modi, Vantara s’étend sur plus de 1 200 hectares et dispose, selon Reliance, d’un hôpital animalier de 240 vétérinaires, d’IRM, de scanners et même d’un service de réanimation.

Le tableau, tout reluisant qu’il soit, ne fait pas l’unanimité. Plusieurs experts cités par CNN et la BBC ont alerté ces derniers mois sur les arrivées massives d’animaux à Jamnagar, en particulier des espèces classées en danger critique d’extinction. La Cour suprême indienne a même ordonné, en mars, une enquête sur des allégations de trafic et d’importations douteuses. Vantara nie en bloc, plaide la transparence et brandit ses certifications. La controverse n’a pas désarmé pour autant les défenseurs des animaux, qui s’interrogent sur l’envoi de pachydermes africains, déjà adaptés à l’eau, vers un État indien dont les étés dépassent allègrement les 40 °C.

L’autre obstacle est diplomatique. Transférer 80 mammifères de plus d’une tonne et demie chacun depuis le centre de la Colombie jusqu’à un port indien suppose un protocole sanitaire international, l’accord de la convention de Washington (CITES) et celui des autorités vétérinaires des deux pays. La logistique seule, estimée par des spécialistes interrogés par CBS News, dépasserait les 15 millions de dollars.

Une décision attendue dans les prochaines semaines

À Bogota, la balle est dans le camp de la ministre de l’Environnement, Susana Muhamad. Son cabinet a confirmé à la presse colombienne avoir reçu la proposition Vantara, sans encore se prononcer. Plusieurs élus locaux, dans les départements riverains du Magdalena, ont déjà fait savoir qu’ils préféraient « toute solution autre que la balle ». L’opposition, elle, accuse le gouvernement Petro d’avoir laissé pourrir le dossier des années avant d’imposer un sacrifice évitable.

Reste un détail symbolique. La famille Ambani, dont la fortune est estimée par Bloomberg à plus de 110 milliards de dollars, est mondialement connue depuis le mariage hollywoodien d’Anant à l’été 2024, où Rihanna et Justin Bieber sont venus chanter pour 5 millions de dollars chacun. Sauver les hippopotames d’un trafiquant de drogue mort il y a trois décennies, c’est aussi, pour les communicants de Reliance, l’occasion d’un coup d’image planétaire. Le ministère colombien de l’Environnement annonce une réponse « dans les prochaines semaines ».