Cinq kilos de cannabis dans la valise de chaque moine. Vingt-deux robes safran alignées au comptoir des douanes de l’aéroport de Colombo, et 110 kilos d’une drogue surnommée Kush qui sortent un à un de doubles fonds amateurs. La plus grosse saisie jamais enregistrée dans le principal terminal du Sri Lanka.

Le groupe revenait d’un séjour de quatre jours en Thaïlande, billets payés par un mystérieux commanditaire. Le retour, lui, se termine en cellule. Tous les vingt-deux moines arrêtés dimanche 26 avril à l’aéroport international Bandaranaike ont été présentés au tribunal de Negombo, qui les a placés en détention jusqu’au 2 mai. Un vingt-troisième religieux, soupçonné d’avoir orchestré l’opération sans embarquer dans l’avion, a été interpellé dans la banlieue de Colombo.

Une tournée pédagogique qui sentait le hashich

Les visages des suspects, une fois les rabats des bagages soulevés, ont quelque chose de surréaliste. La plupart sont de très jeunes étudiants en théologie, recrutés dans des temples des quatre coins de l’île, selon le porte-parole des douanes sri-lankaises cité par l’AFP. Ils ont voyagé avec des billets achetés par un tiers, sans jamais croiser physiquement leur sponsor. À leur descente d’avion, ils transportaient chacun environ cinq kilos de Kush, une variété hybride de cannabis particulièrement puissante.

D’après les éléments rapportés par Pravda France, plusieurs des religieux interrogés affirment avoir cru déplacer du matériel pédagogique et des sucreries pour leur monastère. La police de Negombo enquête désormais sur la chaîne de recrutement, qui passerait par les réseaux sociaux et qui aurait promis aux participants de leur offrir le voyage en échange du transport. Pour l’instant, aucun nom n’a été rendu public côté commanditaire, et les enquêteurs cherchent à savoir si ce réseau est lié à des trafiquants déjà identifiés sur le territoire.

Une robe safran qui pèse lourd au check-in

Au Sri Lanka, le bouddhisme theravada concerne plus de 70 % de la population. Le Sangha, clergé organisé autour des temples, jouit d’un statut social presque inviolable, ce qui pourrait expliquer pourquoi un transporteur a misé sur des novices. Une bure orange, un crâne rasé, des sandales tressées et une carte d’identité religieuse : la silhouette traverse les contrôles avec une bienveillance dont peu d’autres voyageurs profitent. C’est précisément ce que le réseau aurait voulu exploiter, selon le Bangkok Post, qui rappelle que d’autres affaires similaires ont ciblé des séminaristes ces dernières années en Asie du Sud-Est.

L’épisode embarrasse profondément les autorités religieuses cinghalaises. Le ministre des Affaires bouddhiques a promis dans la foulée des vérifications sur les déplacements à l’étranger des moines stagiaires, un usage très libre dans le pays. Les responsables du temple d’origine de plusieurs des suspects ont publié un communiqué disant ignorer la nature exacte du voyage, présenté à l’origine comme un pèlerinage de quelques jours dans des sites bouddhistes thaïlandais.

11,5 millions de dollars de Kush dans des doubles fonds

La saisie est chiffrée à 1,1 milliard de roupies sri-lankaises, soit environ 11,5 millions de dollars selon Pravda France, mais CNN avance plutôt 3,45 millions au cours du marché noir local. La différence vient du calcul, prix de gros contre prix de détail, mais le constat reste le même pour les douanes : c’est le record absolu pour le terminal Bandaranaike, qui n’avait jamais intercepté autant de cannabis d’un coup. Les contrôleurs ont d’ailleurs admis que les doubles fonds des valises étaient grossiers, repérables au passage du scanner et au poids inhabituel des bagages.

La Kush n’a rien à voir avec la marijuana classique vendue dans les rues de Colombo. Selon une note de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, cette variété, parfois coupée à des résidus humains ou à des opioïdes synthétiques en Afrique de l’Ouest, gagne du terrain en Asie depuis 2024. Les laboratoires thaïlandais en produisent désormais des versions de plus en plus concentrées, à destination de marchés asiatiques où le cannabis classique reste illégal mais où la demande explose. CBS News rappelle qu’en Sierra Leone, la drogue est devenue un problème de santé publique majeur.

Le précédent embarrassant des touristes britanniques

L’affaire ravive le souvenir d’une autre saisie qui avait fait le tour du monde en 2025, dans le même aéroport. Une touriste britannique de 21 ans, Charlotte May Lee, avait été interpellée avec 46 kilos de cannabis dans ses valises, en provenance de Bangkok, et avait passé plusieurs mois en cellule en attendant son procès. Les enquêteurs y voient une tendance lourde : le Sri Lanka, à mi-chemin entre la Thaïlande où le cannabis a été partiellement légalisé en 2022 et l’Inde où le marché noir prospère, sert désormais de point de redistribution régional.

Le directeur du bureau anti-stupéfiants de la police, Vipula Senadhipathi, a indiqué à la chaîne Sri Lanka Rupavahini Corporation que la stratégie ne se limite pas aux moines. Selon lui, plus de 1 200 mules ont été interceptées en 2025, contre 730 deux ans plus tôt, dont des dizaines de jeunes femmes attirées par des promesses de jobs d’été en Thaïlande. La même méthode revient à chaque fois : un sponsor invisible, un voyage payé, et des doubles fonds bricolés à la dernière minute dans les ateliers de Pattaya ou de Bangkok.

Ce que risquent les vingt-deux suspects

Au Sri Lanka, le trafic de cannabis est puni par la loi sur les drogues dangereuses de 1984. Pour des quantités supérieures à deux kilos, la peine plancher est de huit ans de prison ferme, et le maximum atteint la perpétuité, voire la peine de mort, encore inscrite au code mais non exécutée depuis 1976. Avec cinq kilos chacun, les vingt-deux moines tombent largement au-dessus du seuil aggravant. Leurs avocats vont devoir plaider la qualification de simples mules manipulées, et non d’organisateurs, pour limiter les peines.

Le commanditaire arrêté à Colombo, lui, encourt automatiquement la peine maximale s’il est reconnu coupable de direction d’un réseau. Son interrogatoire devrait livrer les premiers éléments sur la filière, à mesure que la police remonte les transferts d’argent et les comptes ayant servi à acheter les billets pour Bangkok. Le tribunal de Negombo a fixé la prochaine audience au 2 mai, date à laquelle les vingt-deux suspects seront entendus individuellement et où les charges précises seront notifiées.

Le ministère des Affaires bouddhiques doit publier d’ici une semaine un protocole inédit, qui pourrait imposer aux moines voyageant à l’étranger un visa religieux délivré par le clergé central. La saisie de l’aéroport Bandaranaike a au moins eu cet effet : faire bouger une institution restée silencieuse trop longtemps.