Mardi midi, un Boeing roule vers Sofia. Arnaud De Lie est dedans, et il commence à transpirer. Le vainqueur de la Famenne Ardenne Classic, qui n’avait rien senti la veille, sent son ventre se nouer au-dessus des Alpes. À l’arrivée en Bulgarie, le leader de Lotto-Intermarché pour le Giro vomit. Trois de ses coéquipiers, eux, sont déjà à l’hôpital depuis lundi soir.

Trois cyclistes en 24 heures de civière

Tout part d’une course belge, dimanche 3 mai. La Famenne Ardenne Classic, semi-classique disputée dans les Ardennes humides, voit De Lie s’imposer au sprint pour sa première victoire de la saison. Une joie qui dure 48 heures. Lundi soir, les premiers symptômes tombent dans le bus du Lotto-Intermarché : douleurs abdominales, diarrhée, fièvre, vomissements. Trois coureurs sont conduits aux urgences. Le Belge Liam Slock, son compatriote Milan Menten et le Luxembourgeois Mathieu Kockelmann passent la nuit sous perfusion.

Slock devait s’aligner au départ du Giro vendredi à Nessebar, sur la côte bulgare. Sa formation a déjà acté le forfait et appelé en renfort le Britannique Joshua Giddings, transféré in extremis. Menten, qui devait porter De Lie au sprint pendant trois semaines, est encore en observation. Kockelmann reste dans le brouillard, lui aussi écarté de la sélection.

La pluie et les vaches, mauvais cocktail

Côté Lotto, l’explication officielle a été donnée par le directeur sportif Maxime Bouet, qui dirige les coureurs d’Arkea-B&B Hotels et a décrit la même scène : la course est passée sur des routes étroites bordées de prés, où les vaches s’égarent régulièrement. Les averses qui ont arrosé l’Ardenne dimanche ont délité les bouses sèches en projections liquides. À 50 km/h, dans un peloton serré, chaque roue arrière devient un canon à excréments. Le visage, la bouche, les bidons en bordure de cadre : rien n’est épargné.

« La moitié du peloton est malade », a résumé Bouet à la télévision flamande Sporza, citée par CNews et Eurosport. Lotto-Intermarché n’est pas la seule équipe à compter ses victimes. Sporza a aussi signalé des cas chez Alpecin, Flanders-Baloise et Roubaix-VanRysel. Les chiffres exacts ne sont pas publiés, les équipes communiquent au compte-gouttes pour ne pas affoler les staffs médicaux à deux jours du grand départ italien.

Campylobacter, suspect numéro un

L’enquête médicale, encore en cours, pointe une bactérie connue de tous les gastro-entérologues : Campylobacter. Selon le bilan 2023 publié par Santé publique France en septembre 2024, c’est la première cause de gastro-entérite bactérienne en Europe. La souche jejuni représente 85,6 % des cas identifiés, devant coli (12,7 %) et fetus (0,8 %). On la retrouve massivement dans le tube digestif des bovins, des volailles et des porcs, et elle voyage très bien avec les liquides.

L’incubation tient en deux à cinq jours, ce qui colle parfaitement au calendrier des coureurs : course dimanche, premiers symptômes lundi soir. Les signes décrits par les médecins du Lotto correspondent au tableau classique répertorié par Santé publique France : diarrhée parfois sanglante, fièvre, maux de tête, vomissements. La résolution est en général spontanée en moins d’une semaine, mais l’épisode reste assez violent pour clouer un sportif de haut niveau au lit pendant 72 heures. Pour un cycliste qui doit avaler 3 500 kilomètres en trois semaines, c’est l’équivalent d’un mur invisible.

L’agence sanitaire française recense un pic d’incidence chez les enfants de moins de 10 ans, à 26 cas pour 100 000 habitants, mais la bactérie touche tous les âges. Les complications graves restent rares, sous la barre de 0,1 %, et concernent surtout les personnes immunodéprimées. Pour des coureurs jeunes et entraînés, la récupération est attendue, mais elle laissera des traces sur la première semaine de course.

Le Giro 2026 part déjà amputé

Le rendez-vous est connu depuis des mois. Vendredi 8 mai, la Corsa Rosa s’élance pour la première fois de Nessebar, station balnéaire bulgare surnommée la « Perle de la mer Noire ». Une descente sur Bourgas, deux étapes vallonnées, puis la 3e étape Plovdiv-Sofia avant le transfert vers l’Italie. L’arrivée à Rome est prévue le 31 mai. Le tracé promet 3 480 kilomètres, six étapes pour sprinteurs et 50 000 mètres de dénivelé. Le favori désigné par la presse spécialisée s’appelle Jonas Vingegaard, qui tente une première historique sur la Corsa après ses Tours de France.

L’épisode belge fragilise plusieurs équipes mais n’empêchera pas le Giro de rouler. Lotto-Intermarché aligne tout de même huit coureurs dont De Lie, qui assure aller mieux. La formation table sur les étapes plates pour viser quelques victoires de prestige. Un coureur diminué par une gastro-entérite peut récupérer en deux jours, mais les watts mettent souvent une semaine à revenir. Sur une étape pyrénéenne ou dolomitique, ça change tout.

Une vieille rengaine du peloton

Les épidémies de gastro dans les pelotons ne sont pas neuves. En 2017, plus d’une vingtaine de coureurs avaient été victimes d’un norovirus pendant le Giro, certains bus avaient même été désinfectés en pleine course. En 2023, le Tour de Romandie avait subi une vague similaire, soupçonnée d’avoir circulé via les hôtels collectifs. La nouveauté tient ici à la cause exogène, et à un détail très visuel : les bouses projetées par la pluie. Le terme est trivial, le mécanisme bien réel.

Côté UCI et organisateurs belges, aucune communication officielle pour le moment. La Fédération belge de cyclisme n’a pas encore réagi. Reste à savoir si l’épisode poussera les organisateurs à revoir le tracé l’an prochain, ou à demander aux exploitants riverains de nettoyer les abords la veille. Pour l’instant, l’attention des suiveurs est ailleurs : Nessebar, vendredi midi, premier coup de pédale.