Quatre places, des gamelles anti-glouton et une carte signée par une cuisinière humaine. À Lyon, Vespa et Chipon ne mangent plus comme des chiens. Ils déjeunent au restaurant.

Le 43 rue Franklin, dans le 2e arrondissement, vient de devenir l’adresse la plus improbable de la capitale française de la gastronomie. Depuis quelques jours, l’enseigne Dogstronomy y propose plats cuisinés, pâtisseries, glaces, biscuits et gâteaux d’anniversaire. La particularité : tout est destiné aux chiens. Le concept, présenté comme une première en France, raconte autant l’audace d’une entrepreneuse de 30 ans que l’incroyable bascule du statut animal dans les foyers hexagonaux.

Des bars à toutous au cœur du Lyon 2e

La fondatrice s’appelle Ornella Del Prado. Elle a installé deux plates-formes en inox de part et d’autre de sa salle, montées à hauteur de museau. « On a quatre places, selon la taille des chiens. J’appelle ça des bars à toutous », explique-t-elle au Parisien, qui a poussé la porte mercredi 7 mai. Les gamelles, équipées d’un système anti-glouton, distribuent l’équivalent canin d’une cuisine de bistrot : viandes françaises, légumes de saison, recettes calculées avec un outil mis au point par des vétérinaires et des nutritionnistes.

Au menu d’inauguration cette semaine, on aurait pu croiser Vespa, un cavalier king-charles, et Chipon, un cocker anglais, venus avec leurs maîtresses. La photographie publiée par le quotidien francilien montre deux animaux concentrés, museau dans le bol, pendant que les humaines bavardent à côté. Le détail compte : la fondatrice répète, dans la presse locale et sur le site de sa marque Barkette, qu’elle veut « montrer que la nourriture pour chiens peut être amusante, colorée, variée, fraîche et élégante ». Un slogan qui claque comme un manifeste.

D’un service à domicile à un vrai restaurant

Le projet n’est pas tombé du ciel. Ornella Del Prado avait déjà lancé en 2024 Barkette, un service de plats cuisinés livrés à domicile, conçu après s’être lassée, raconte-t-elle, d’inspecter les cartes de restaurants en quête d’« un truc digeste et pas trop cher » pour son chien Loki. Au printemps 2026, elle a signé une étape spectaculaire en organisant un brunch entièrement réservé aux chiens chez The People, dans le 1er arrondissement, événement relayé par Le Bonbon et CityCrunch. Le buffet a fait salle comble. Quelques semaines plus tard, le pas est franchi : un local fixe ouvre rue Franklin, baptisé Dogstronomy.

La presse régionale, dont Tribune de Lyon et Lump Media, présente l’adresse comme « la première cuisine canine » du pays. Difficile d’authentifier le titre de pionnier au sens strict, tant les pâtisseries pour chiens et les bars dog-friendly se sont multipliés depuis cinq ans. Mais aucun établissement français recensé jusqu’ici ne se présentait comme un restaurant à part entière, avec ses places attitrées pour les animaux et son chef en cuisine.

Quand le chien devient un membre de la famille

Pour comprendre comment une enseigne de ce type peut espérer rentabiliser quatre couverts à pattes, il faut quitter le 2e arrondissement et regarder les chiffres du secteur. Selon le baromètre 2025 de la Facco, la fédération des fabricants d’aliments pour animaux familiers, la France compte 79 millions d’animaux de compagnie, contre 75 millions en 2024. Les chiens et les chats restent dans 53 % des foyers, dont 29 % de chiens. Le chiffre d’affaires du petfood produit en France atteint désormais 4,8 milliards d’euros, en hausse de 3 % sur un an.

Derrière ces données : une transformation culturelle profonde. Les études citées par Bpifrance et plusieurs cabinets sectoriels évaluent à 68 % la part des Français qui décrivent leur chien comme un membre à part entière de la famille. La dépense moyenne annuelle par chien est estimée autour de 580 euros, ventilés entre la nourriture, les soins vétérinaires, les accessoires et les loisirs. Cette « humanisation » nourrit la premiumisation du marché : aliments frais, recettes vétérinaires sur mesure, friandises fonctionnelles. C’est précisément la niche que vise Dogstronomy.

Une niche qui se professionnalise vite

Sur le papier, le projet lyonnais mise sur une partie minoritaire mais très dynamique du marché. Les croquettes industrielles concentrent encore la quasi-totalité des bols : 91 % des chiens reçoivent une alimentation préparée selon la Facco, dominée par Nestlé Purina et Mars qui pèsent ensemble plus de la moitié du marché en valeur. Mais la croissance se déplace vers le segment humide, les friandises et les recettes fraîches, là où les marges sont les plus élevées.

Cette dynamique attire une nouvelle génération d’entrepreneurs. Bpifrance a identifié dans une note récente cinq sociétés françaises consacrées au bien-être canin, allant des assurances santé aux box d’abonnement, en passant par les traiteurs spécialisés. Barkette, la marque mère de Dogstronomy, propose déjà un abonnement mensuel construit à partir d’un profil alimentaire envoyé via formulaire en ligne. La cuisine, située au 43 rue Franklin, sert à la fois la salle, la livraison et le click-and-collect.

Lyon, capitale gastronomique à quatre pattes

Le choix de Lyon n’a rien d’anodin. La ville compte plus de 100 000 chiens enregistrés selon les estimations municipales, et plusieurs services dédiés à la canine voient le jour ces derniers mois, du gardiennage haut de gamme aux vétérinaires de soins palliatifs, comme l’a recensé Tribune de Lyon. La municipalité, critiquée par certains commerçants pour ses arrêtés sur la déjection ou la divagation, n’a pas commenté l’ouverture du 2e arrondissement. Ornella Del Prado revendique pourtant un ancrage local : viandes d’origine France, légumes saisonniers, fournisseurs « au plus proche de Lyon », lit-on sur le site de la marque.

L’enseigne arrive aussi dans une ville où la pratique du « doggy bag », longtemps mise en avant par la mairie de gauche pour limiter le gaspillage alimentaire, a contribué à banaliser la présence du chien dans les salles de restaurant. La carte des établissements dits « dog-friendly » s’allonge chaque mois en France, comme le souligne le label Qualidog. Avec Dogstronomy, Lyon passe une étape supplémentaire en proposant non plus une simple tolérance, mais un service pensé pour l’animal lui-même.

Le pari fragile du « chien client »

Reste l’inconnue économique. Quatre places, un local en hyper-centre, des produits de qualité humaine : le ticket moyen devra grimper si l’enseigne veut survivre. Aucun chiffre d’affaires n’est communiqué pour l’instant. La fondatrice mise sur la combinaison restaurant, traiteur, livraison et événements privés. Sa cible : les jeunes urbains qui dépensent désormais autant pour la santé de leur animal que pour la leur, et qui ont fait du chien une présence sociale autant qu’affective.

Le succès commercial reste à démontrer. La curiosité, elle, est déjà là. Les commentaires Instagram autour du compte Barkette affichent un afflux de réservations depuis l’ouverture. La fondatrice prévoit de tester d’autres formats événementiels au printemps. Selon les chiffres compilés par la Facco, le marché du petfood pourrait franchir la barre des cinq milliards d’euros en France en 2026, porté par la même vague qui voit aujourd’hui Vespa et Chipon, museau dans la gamelle, déjeuner sous les yeux médusés de leurs voisines de table.