Fin mars, un courrier tombe à Bannalec. Sur l’enveloppe, le cabinet d’avocats d’une artiste japonaise. À l’intérieur, l’ordre de retirer du marché une bière au citron baptisée John Lemon, sous peine de 250 euros par jour.
Une étiquette qui n’a pas plu aux avocats
Le gérant de la Brasserie de l’Imprimerie, à Bannalec dans le Finistère, raconte sur les ondes d’ICI Breizh Izel avoir d’abord pris la lettre pour une arnaque. Le jeu de mots l’amusait depuis des années : John Lemon, une bière au citron, et sur la bouteille, le visage de John Lennon avec deux rondelles de citron à la place des verres de ses lunettes rondes. Une trouvaille plutôt potache, mais affichée fièrement à côté des autres recettes du catalogue. La brasserie, montée par les frères Aurélien et Alexandre Picard, propose une douzaine de références, dont la Dard Dard au miel et une bière éphémère sortie pour célébrer le déconfinement.
« J’ai cru au début que c’était un fake, une arnaque comme on en a assez souvent quand on est pro », confie le brasseur à ICI Breizh Izel. C’est en cherchant sur internet qu’il découvre qu’il n’est pas le premier à se faire taper sur les doigts. Et que la facture peut grimper jusqu’à 250 euros par jour de pénalité si les bouteilles ne quittent pas les rayons.
De l’autre côté du courrier, ce sont les conseils de Yoko Ono. Et le nom John Lemon, pour la veuve de John Lennon, n’a rien d’un hommage. Selon l’argumentaire déposé devant les autorités de marques, le « m » de Lemon peut se confondre avec deux « n », laissant croire à une parenté avec le chanteur. Le dépôt vise précisément à empêcher que le mort ne devienne la mascotte d’une boisson, d’un soda ou d’une lessive.
5 000 bouteilles à écouler avant le 1er juillet
Refuser, c’était voir les 250 euros d’amende tomber chaque jour, le temps que les bouteilles encore en circulation disparaissent. Le brasseur a négocié. Après échanges entre ses propres avocats et ceux de l’artiste japonaise, un délai a été accordé : jusqu’au 1er juillet pour vendre les 5 000 bouteilles déjà étiquetées. Passé cette date, plus une seule John Lemon ne devra circuler dans le réseau. Bilan financier pour la petite brasserie bretonne : 1 000 euros de frais d’avocats, dépensés dans une bataille jouée d’avance.
Yoko Ono ne joue pas au novice
Ce courrier n’est pas une lubie isolée. La veuve surveille depuis longtemps les usages commerciaux du nom Lennon, et son équipe juridique réagit vite. En 2017, un Normand nommé Philippe Goujon avait tenté la même opération avec une boisson gazeuse polonaise importée, déjà baptisée John Lemon. Mr Lemonade Natural Beverages, le fabricant basé à Varsovie, avait revendiqué le clin d’œil. Yoko Ono avait obtenu une injonction de tribunal et la marque avait dû se rebaptiser On Lemon. Le commerçant français avait tout de même eu le temps de vendre 20 000 bouteilles avant l’arrêt commercial.
L’affaire avait fait du bruit à l’époque. Vice, Rolling Stone, CBC et le Washington Times avaient relayé la mise en demeure, en relevant l’argumentaire singulier des avocats. Le risque, expliquaient-ils, n’était pas seulement la confusion graphique. Lennon est l’un des noms les plus rentables du catalogue Beatles, avec des produits dérivés qui tournent toujours sous licence officielle, du t-shirt au jeu vidéo. Laisser passer un soda ou une bière, c’était ouvrir la brèche.
Quand un jeu de mots se cogne au droit des marques
Pour les profanes, le geste paraît disproportionné. Une bière artisanale tirée à 5 000 bouteilles dans le Finistère ne menace pas vraiment la mémoire de John Lennon. La logique des registres de marques est pourtant implacable : si un titulaire laisse un usage non autorisé prospérer, il affaiblit sa propre protection. Les juristes appellent ça le « risque de dilution ». Une marque connue qui ne se défend plus finit par devenir un terme générique, comme « frigidaire » ou « kleenex ». Yoko Ono, elle, préfère que « Lennon » reste un nom propre, et pas un préfixe pour brasseurs.
L’INPI en France et son équivalent européen, l’EUIPO, recensent plusieurs dépôts liés à John Lennon, certains gérés par les ayants droit, d’autres directement par l’artiste japonaise. Les contestations sont régulières, et la quasi-totalité se règle au stade de la mise en demeure. Les rares affaires qui filent en justice se finissent presque toujours contre les contrevenants. Le brasseur breton n’a donc même pas tenté la procédure : il aurait probablement perdu et payé bien plus que 1 000 euros.
Un nouveau nom à trouver pour la rentrée
À Bannalec, l’affaire fait sourire les habitants, mais elle attriste la petite équipe. La John Lemon avait fini par devenir un produit d’appel du catalogue, vendue dans les bars et les épiceries des environs jusqu’à Quimper. Le nouveau nom n’est pas encore arrêté. Sur les réseaux sociaux, les fidèles proposent des solutions plus ou moins sérieuses, certaines hommagent au village, d’autres tirent sur le citron sans le faire crier. Ce qui est sûr : un Lemon trop visible ailleurs sur l’étiquette risque d’attirer encore les avocats. Et 1 000 euros, pour une brasserie qui sort une douzaine de références par an, ce n’est pas une dépense anodine.
Après le 1er juillet, les dernières John Lemon seront des pièces de collection. Les bouteilles encore vendues d’ici là partiront probablement vite, le buzz local ayant déjà fait grimper la curiosité. Il restera ensuite à choisir un nom assez fort pour faire oublier la bière au Beatle, sans déclencher la prochaine vague de courriers recommandés.