Un pays de 549 000 habitants vient de signer ce que personne d’autre n’avait osé. Malte devient le premier État au monde à offrir un abonnement ChatGPT Plus à toute sa population. La seule condition : suivre un cours d’introduction à l’intelligence artificielle de deux heures.

Un deal signé en Silicon Valley

L’annonce est tombée samedi 16 mai, à La Valette. Le gouvernement maltais a confirmé un accord direct avec OpenAI pour distribuer ChatGPT Plus ou Microsoft 365 Copilot, au choix, à chaque résident âgé d’au moins 14 ans. Les Maltais expatriés y auront aussi droit.

Le ministre de l’Économie Silvio Schembri a présenté le programme, baptisé en maltais « AI Għal Kulħadd », littéralement « l’IA pour tous ». L’opération s’inscrit dans une enveloppe de 100 millions d’euros déjà fléchée dans le budget 2026 pour la digitalisation, votée à La Valette en octobre dernier.

Le deal n’est pas tombé du ciel. Le vice-premier ministre Ian Borg s’est déplacé en personne en Californie pour le négocier avec les équipes d’OpenAI. « Nous ne voulons laisser personne de côté. Dans un monde plein d’incertitudes, investir dans les citoyens maltais et gozitains, c’est la meilleure défense », a déclaré le diplomate, cité par Newsbook.

Deux heures de cours avant le sésame

Personne ne reçoit l’abonnement sans contrepartie. Avant d’activer son ChatGPT Plus ou son Copilot, chaque candidat doit terminer le cours « AI for Everyone », développé par la Malta Digital Innovation Authority en partenariat avec l’Université de Malte. Format : deux heures en ligne, à son rythme, sur ordinateur, tablette ou smartphone. Aucune compétence technique requise. Le cours est disponible en maltais et en anglais sur la plateforme officielle ai4all.gov.mt.

L’idée : éviter que la moitié du pays se retrouve avec un outil surpuissant sans savoir l’utiliser. Une fois le module validé, l’utilisateur choisit entre les deux services. ChatGPT Plus coûte normalement environ 22 euros par mois dans l’Union européenne, soit 264 euros sur un an. Microsoft 365 Copilot tourne autour de 30 euros mensuels selon la formule retenue. Le gouvernement maltais n’a pas détaillé le tarif négocié avec les deux géants américains.

George Osborne, à la tête du programme « OpenAI for Countries », a salué l’initiative. « Malte montre l’exemple à l’Europe et au monde. Là où Malte avance, j’espère que d’autres suivront », a-t-il commenté dans le communiqué officiel.

L’initiative « OpenAI for Countries » a été lancée par la société de Sam Altman pour signer des partenariats directs avec des gouvernements, en marge des grands deals avec les entreprises. L’idée n’est plus seulement de vendre des API à des startups mais de fournir des infrastructures complètes à des États. Malte devient ainsi la vitrine européenne du programme, après plusieurs annonces au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est ces derniers mois.

Pourquoi Malte, et pas la France

La taille du pays explique presque tout. Avec 549 011 habitants au milieu de 2026 selon le National Statistics Office maltais, l’archipel reste l’un des plus petits États de l’Union. À ce niveau, une politique publique tech peut se boucler en quelques mois, là où Paris ou Berlin devraient passer par une loi, une consultation et des appels d’offres européens.

Mathématiquement, un programme équivalent en France coûterait au minimum 15 milliards d’euros si l’on multiplie les 264 euros annuels par les 60 millions de Français de plus de 14 ans. Personne ne signera ce chèque. À Malte, l’addition plafonne autour de 145 millions d’euros même dans le scénario où tous les éligibles s’inscriraient, et bien moins en réalité.

L’autre raison tient à la stratégie. Depuis dix ans, l’île cultive son image de hub crypto et tech. Elle veut désormais devenir le laboratoire grandeur nature de l’adoption massive de l’IA en Europe. Et OpenAI y trouve son compte : une population entière testant la même version, dans deux langues, sur tous les profils sociaux, ça vaut de l’or en données d’usage.

L’Estonie avait ouvert la brèche

Malte n’est pas le premier pays à signer avec OpenAI, mais c’est bien le premier à ouvrir le bénéfice à toute sa population. En février 2025, l’Estonie avait annoncé son programme « AI Leap » : ChatGPT Edu déployé dans les lycées, avec un démarrage en septembre 2025 pour 20 000 élèves de 10e et 11e année et leurs 3 000 enseignants. L’année suivante, le programme devait toucher 38 000 lycéens supplémentaires. Mais il restait cantonné au système scolaire.

L’approche estonienne, surnommée par certains « le nouveau Tiger Leap » en référence au programme de 1996 qui avait informatisé les écoles du pays, visait la formation. Malte vise plus large : le foyer, le commerçant, l’employé de bureau, le retraité. Sur le papier, c’est un changement d’échelle.

Microsoft est aussi de la partie. L’éditeur de Windows avait déjà signé un accord en 2025 pour intégrer Copilot dans les services publics maltais. L’opération annoncée samedi vient se greffer sur cette base existante, ce qui explique le délai très court entre l’idée et la mise en route.

Plusieurs zones d’ombre subsistent

Combien d’habitants vont réellement suivre le cours de deux heures ? Comment OpenAI compte gérer la confidentialité des données générées par un demi-million d’utilisateurs liés à un État ? Que se passe-t-il à l’expiration de l’abonnement gratuit dans un an, le 16 mai 2027 ?

Le gouvernement n’a pas précisé si les comptes seront liés à l’identité nationale maltaise ou si une simple adresse mail suffira. Sur ai4all.gov.mt, les inscriptions sont annoncées comme ouvertes depuis le 16 mai, sans calendrier de fin pour l’instant.

Ian Borg a déjà laissé entendre qu’il espérait reconduire l’opération si les chiffres d’usage suivent. La Commission européenne, qui finalise sa propre stratégie IA pour les vingt-sept, regarde l’expérience maltaise comme un test grandeur réelle. Le premier bilan officiel est attendu d’ici la fin de l’année.