Pour la première fois en seize ans, Cloudflare met 1 100 personnes à la porte. Et le même jour, l’entreprise publie le meilleur trimestre de son histoire. Le PDG Matthew Prince refuse l’excuse économique : il assure que ces postes ont été tués par l’intelligence artificielle.

Un record et une saignée, le même matin

Le chiffre tombe jeudi dans le rapport trimestriel transmis à la SEC. Cloudflare, qui sécurise et accélère des millions de sites dans le monde, encaisse 639,8 millions de dollars sur le seul premier trimestre. Une hausse de 34% en un an, et le meilleur trimestre depuis la création du groupe en 2010. Les engagements clients pour les mois suivants atteignent 2,5 milliards de dollars, en progression équivalente.

Quelques heures plus tard, le directeur général annonce le départ de 1 100 salariés, soit 20% des effectifs. Tous les départements et toutes les zones géographiques sont concernés, sauf les commerciaux qui dépendent d’un quota de chiffre d’affaires, précise le directeur financier Thomas Seifert. Avant cette coupe, Cloudflare comptait environ 5 500 employés répartis sur plusieurs continents.

L’entreprise n’avait jamais réalisé de licenciement massif depuis sa fondation. La perte nette du trimestre, 62 millions de dollars, est plus large que celle de l’an dernier (53,2 millions), mais reste contenue par rapport au revenu généré.

Le PDG assume tout devant les analystes

« Nous n’avons jamais fait ça en seize ans », lance Matthew Prince lors de la conférence avec les analystes, rapporte TechCrunch. Le ton n’est pas celui d’une mauvaise nouvelle qu’on essaie de cacher. Le dirigeant répète qu’il ne s’agit pas d’une réduction de coûts ni d’une sanction de la performance individuelle. Dans un billet cosigné avec sa cofondatrice Michelle Zatlyn, il parle d’une bascule vers « l’ère de l’IA agentique ».

L’argument tient en une phrase, glissée à un analyste qui demandait pourquoi licencier après un si bon trimestre : « Ce n’est pas parce qu’on est en forme qu’on ne peut pas l’être davantage. »

Prince décrit un point de bascule survenu en novembre 2025. À ce moment, dit-il, des équipes entières de Cloudflare sont devenues deux, dix ou cent fois plus productives en s’appuyant sur les outils d’IA. Il compare le passage du tournevis manuel au tournevis électrique. Depuis trois mois, l’utilisation interne de l’IA a grimpé de 600%. Cent pour cent du code produit par les développeurs et déployé en production est désormais relu par des agents autonomes, indique-t-il dans le billet de blog.

Les fonctions support paient l’addition

Le patron de Cloudflare devient plus précis quand il faut désigner les profils touchés. « Les gens qui apportent du support derrière les autres ne sont pas ceux qui feront avancer l’entreprise », dit-il aux investisseurs. Comprendre : les services qui traitent les tickets, qui rédigent la documentation, qui répondent aux clients de second niveau, qui font la finance, le marketing, les ressources humaines. Toutes ces équipes utilisent désormais des agents IA des « milliers de fois par jour » pour boucler leurs tâches, raconte le PDG.

À l’opposé, les ingénieurs qui codent gardent leur emploi. Les commerciaux qui apportent du revenu, aussi. La hiérarchie implicite est tranchée : tu produis directement de la valeur ou tu disparais.

Prince glisse une promesse pour calmer les inquiétudes des salariés restants : Cloudflare comptera « probablement plus d’employés en 2027 qu’à n’importe quel moment de 2026 ». Les futurs embauchés seront simplement attendus avec une autre exigence, celle d’absorber les outils d’IA dès la première heure.

Meta, Microsoft, Amazon, même partition

Cloudflare ne joue pas seul. Le scénario, revenu record d’un côté, plan social massif de l’autre, sur fond d’IA, traverse toute la Silicon Valley depuis dix-huit mois. Meta a sabré dans ses équipes mid-management en se réclamant de l’efficacité algorithmique. Microsoft a fait partir des milliers de salariés tout en investissant des sommes record dans Azure et OpenAI. Amazon a annoncé fin 2025 une nouvelle vague de coupes liée à l’automatisation logistique.

TechCrunch relève dans son article que cette logique ressemble à un script désormais récité par les directions générales. La question posée par les investisseurs et par les employés est simple : assiste-t-on vraiment à une transformation structurelle, ou bien l’IA sert-elle de couverture commode à des plans d’économie classiques ?

Wall Street boude, malgré le bon trimestre

La réponse de la Bourse est venue vite. L’action Cloudflare a perdu 24% le lendemain de la publication des résultats, rapporte CNBC. Une chute spectaculaire pour un titre qui affichait un trimestre record. Les analystes ne sont pas dupes : un plan social aussi profond après un bon chiffre d’affaires interroge sur la santé réelle de l’entreprise et sur la solidité du modèle « AI-first » que la direction affiche.

Le quotidien britannique The Register a résumé l’épisode d’une formule cinglante : Cloudflare met à la porte les 1 100 personnes dont les tâches « ne sont pas assez compatibles avec l’IA ». Outlook Business parle, de son côté, d’un « pivot agentique » présenté comme un repositionnement plus que comme une crise.

Les conditions de départ atténuent un peu l’image. Les salariés concernés perçoivent l’intégralité de leur salaire de base jusqu’à la fin 2026. Aux États-Unis, la couverture santé est maintenue sur la même période, et l’acquisition des actions de l’entreprise reste ouverte jusqu’au 15 août.

Vrai bouleversement ou alibi pratique

Reste une contradiction que personne ne tranche pour l’instant. Au même moment, le PDG de Nvidia, Jensen Huang, affirmait que l’IA « crée un nombre énorme d’emplois ». Cloudflare assure exactement l’inverse. Les deux camps ne peuvent pas avoir raison en même temps.

La promesse de Prince d’embaucher davantage en 2027 oriente vers une lecture plus fine : la masse salariale globale du secteur ne baisserait pas, mais elle se déplacerait des fonctions support vers les profils techniques et commerciaux. Une bascule violente pour ceux qui sont à la porte aujourd’hui, et un signal envoyé à toutes les entreprises qui hésitaient encore à automatiser leurs équipes de back-office.

Le prochain test arrive dans trois mois, avec la publication du deuxième trimestre. Si la productivité promise par les agents IA se vérifie dans les comptes, Cloudflare aura ouvert la voie d’un modèle. Sinon, l’entreprise rejoindra la longue liste des dirigeants tech qui ont licencié au nom d’une révolution qui n’a pas eu lieu.