Plus 89 % à l’ouverture, plus 68 % à la clôture. La startup californienne Cerebras a quitté son premier jour à Wall Street jeudi avec une valorisation proche de 95 milliards de dollars, plus de cinq fois ce que la société valait il y a six mois.

Le chiffre n’a pas surpris que les courtiers. Quelques heures plus tôt, Cerebras avait fixé son prix d’introduction à 185 dollars par action, déjà au-dessus de la fourchette annoncée par les banques. À la cloche de fermeture, le titre s’échangeait à 311 dollars. Au passage, la société a empoché 5,55 milliards de dollars, ce qui en fait la plus grosse entrée en Bourse mondiale de 2026 et la première vraie introduction tech de l’année, selon CNBC et Bloomberg.

Une puce gravée sur la galette entière

Pour comprendre la fièvre des investisseurs, il faut regarder le produit. Toutes les puces des laptops, des serveurs et même des téléphones sont découpées dans une grande tranche de silicium appelée wafer. Une wafer de 300 millimètres donne d’habitude plusieurs centaines de processeurs, chacun de la taille d’un timbre. Cerebras, fondée en 2016 par Andrew Feldman, a fait exactement le contraire. La société grave une seule puce sur une wafer entière. Le résultat ressemble à une assiette à dessert en métal noir et pèse autour de 100 grammes.

Cette puce, baptisée Wafer Scale Engine, fait environ 30 fois la surface de la Blackwell B200 de Nvidia, la référence actuelle des centres de données IA. Elle compte 19 fois plus de transistors. Cerebras affirme que ses serveurs, vendus sous la marque CS-3, font tourner les modèles de langage 21 fois plus vite que ceux de son concurrent texan. Le pari technique est risqué. Si un défaut de fabrication touche la wafer, c’est toute la puce qui passe à la poubelle. Cerebras dit avoir développé une architecture qui contourne automatiquement les zones défaillantes.

OpenAI signe pour 20 milliards

Le vrai déclencheur de la mania ne vient pas du marketing. Il vient d’OpenAI. En janvier dernier, le créateur de ChatGPT a signé un contrat cloud avec Cerebras qui pourrait monter jusqu’à 20 milliards de dollars d’ici 2028, comme l’a noté TechCrunch. La société d’Andrew Feldman a aussi décroché Amazon Web Services et plusieurs laboratoires de recherche pharmaceutique. Ces noms apparaissent dans le document S-1 déposé auprès de la Securities and Exchange Commission américaine en avril, le document obligatoire pour toute introduction en Bourse.

Ce dépôt S-1 contient aussi un chiffre moins glamour. Cerebras a réalisé 510 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2025, en progression sèche par rapport aux 95 millions de 2024 mais loin des 60 milliards de Nvidia sur la même période. Et 87 % de ce chiffre provient d’un seul client basé aux Émirats arabes unis, le fonds technologique G42. Les analystes de Morningstar pointent ce détail comme la principale fragilité du dossier. Si G42 réduit ses commandes, le revenu s’effondre.

Wall Street voit le successeur de Nvidia

Pour autant, l’engouement boursier ne faiblit pas. Le carnet d’ordres de l’introduction était sursouscrit 20 fois, d’après Bloomberg, ce qui signifie que les investisseurs voulaient acheter pour 100 milliards de dollars d’actions sur 5 milliards disponibles. Plusieurs gérants américains, cités par Fortune, comparent ouvertement Cerebras au Nvidia de 2017, juste avant le décollage. Andrew Feldman, dont la part de capital est désormais valorisée près de 1,9 milliard de dollars, a tenu à freiner les attentes lors d’une conférence de presse à New York. Il a rappelé que Nvidia détient toujours 90 % du marché des accélérateurs IA et que Cerebras se concentre sur un segment précis, l’inférence à très grande vitesse.

L’inférence, c’est l’étape où un modèle déjà entraîné répond à une question. Quand un utilisateur interroge ChatGPT, c’est de l’inférence. C’est le coeur de toutes les applications IA grand public et le segment qui devrait grossir le plus dans les cinq prochaines années, selon une étude du cabinet Gartner publiée en mars. Sur ce terrain, Cerebras affirme qu’un seul de ses serveurs peut remplacer une centaine de cartes Nvidia tout en consommant moins d’électricité. La promesse séduit OpenAI, qui voit ses factures d’énergie exploser.

La bulle IA refait surface

Le pop boursier de Cerebras tombe au moment où plusieurs économistes commencent à parler ouvertement de bulle. La capitalisation cumulée des sept géants tech américains a doublé en deux ans. Sam Altman lui-même, le patron d’OpenAI, a reconnu fin avril dans un podcast américain que les valorisations devenaient « déraisonnables ». L’introduction de Cerebras va dans le sens inverse. Une société qui pèse 95 milliards de dollars pour 510 millions de revenus annuels, soit un ratio prix-ventes de 186, est bien au-dessus de la moyenne historique du Nasdaq, autour de 3.

Les sceptiques restent toutefois minoritaires. Goldman Sachs a déjà ouvert une couverture acheteur sur le titre avec un objectif de 400 dollars. Même son de cloche chez Bank of America. La banque française BNP Paribas se montre plus prudente et fixe son objectif à 250 dollars. Pour les particuliers français qui voudraient miser sur l’action, un détail compte. Les actions Cerebras se négocient sur le Nasdaq sous le ticker CBRS et restent accessibles via la plupart des courtiers en ligne hexagonaux.

Et la France dans tout ça ?

Pour l’écosystème IA français, l’introduction de Cerebras est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne, parce que les startups tricolores comme Mistral AI ou Kyutai pourraient utiliser ces puces pour entraîner leurs modèles plus vite et moins cher. Mauvaise, parce qu’aucun acteur européen ne joue dans cette catégorie. SiPearl, le projet français de processeur souverain pour l’IA, est encore au stade des prototypes. Quant à STMicroelectronics, le franco-italien reste cantonné aux puces grand public et automobiles.

L’argent collecté par Cerebras va d’ailleurs servir, selon le S-1, à construire deux nouvelles usines aux États-Unis et à racheter une participation dans Synopsys, le concepteur de logiciels de design de puces. Aucune dépense prévue côté Europe. Le verrouillage des actions des dirigeants prend fin dans 180 jours. À cette date, en novembre prochain, Andrew Feldman et ses équipes pourront commencer à vendre leurs titres. C’est souvent le moment où les jeunes valeurs technologiques chutent le plus brutalement. Wall Street, pour le moment, préfère ne pas y penser.