Il y a deux ans, presque personne en France ne connaissait son nom. Lundi 1er juin, Emmanuel Macron en a fait le visage d’une première mondiale : Arnaud Prost, 33 ans, sera le premier astronaute envoyé par un État sur une station spatiale privée. Décollage prévu en 2027. « C’est un rêve d’enfant », a réagi l’intéressé.

Un réserviste propulsé devant les confirmés

Le parcours détonne. Arnaud Prost n’est pas un astronaute de carrière. Depuis 2022, il fait partie de la réserve de l’Agence spatiale européenne, un statut intermédiaire qui n’ouvre aucune garantie de vol. La plupart des réservistes attendent des années, parfois sans jamais décoller. Lui s’envole dès 2027, avant même d’avoir intégré le corps des astronautes titulaires.

Marseillais, passionné de plongée et de rugby, il sort en 2017 de l’Isae-Supaero à Toulouse, la même école que Thomas Pesquet et Sophie Adenot. Pilote dans l’Armée de l’air et de l’espace, spécialiste du combat aérien et des opérations à très haute altitude, il commande depuis 2023 un avion radar Awacs E-3F. En 2024 et 2025, il a suivi le stage de géologie Pangaea de l’ESA, conçu pour préparer les futures explorations de la Lune et de Mars. Sa formation de base de réserviste s’est achevée en mai 2026, quelques jours seulement avant l’annonce présidentielle.

Ce profil de pilote militaire habitué aux environnements extrêmes colle au type de mission qui l’attend. Sur une petite station neuve, chaque membre d’équipage doit gérer à la fois les expériences scientifiques, la maintenance et les imprévus, sans la marge de manœuvre qu’offre un grand complexe comme l’ISS.

Pourquoi une station privée, pas l’ISS

La mission de Prost n’a rien d’un vol classique vers la Station spatiale internationale. Il rejoindra Haven-1, le premier avant-poste habité construit par une entreprise privée, la start-up américaine Vast. L’accord a été signé entre la France et cette société, en marge du dossier spatial européen. Macron a salué « une première au monde ».

Le calendrier explique ce choix. L’ISS, en orbite depuis 1998, doit être désorbitée autour de 2030. Les agences cherchent déjà des relais, et plusieurs sociétés américaines se positionnent pour offrir des stations commerciales, de Vast à Axiom Space en passant par le projet Orbital Reef. Vast veut être la première à franchir la ligne. Envoyer un astronaute tricolore à bord, c’est pour Paris une façon de réserver sa place dans le monde d’après et de tester un modèle où l’État loue des sièges plutôt que de tout financer.

Selon le Cnes, la France deviendra avec cette mission le seul pays européen à compter trois astronautes actifs en même temps. Un poids inhabituel pour un pays qui, longtemps, n’envoyait qu’un représentant tous les cinq ou six ans. L’agence française y voit aussi un moyen de garder ses astronautes en vol pendant le trou d’air qui s’annonce entre la fin de l’ISS et l’arrivée des futures stations.

Derrière la prouesse technique, il y a aussi un geste diplomatique. En s’appuyant sur une société américaine fondée par l’entrepreneur Jed McCaleb plutôt que sur un programme européen encore embryonnaire, la France acte un constat : les premières stations post-ISS seront privées et, pour l’essentiel, américaines. Mieux vaut y embarquer tôt que regarder le train passer. Le contrat précis, son montant et le nombre de sièges réservés n’ont pas été détaillés.

Ce que Haven-1 peut vraiment faire

Haven-1 reste une station modeste comparée à l’ISS et ses centaines de mètres cubes. Vast décrit un module unique de 45 mètres cubes habitables, capable d’accueillir jusqu’à quatre astronautes à la fois. Sa durée de vie en orbite est estimée à trois ans, le temps d’enchaîner quatre équipages successifs.

Les séjours seront courts. Chaque expédition doit durer entre dix et trente jours, deux semaines dans la plupart des cas, là où un astronaute de l’ISS reste six mois. L’équipage rejoindra la station à bord d’une capsule Crew Dragon de SpaceX, qui assure aussi le lancement du module sur une fusée Falcon 9. Tout repose donc sur une chaîne entièrement privée, du décollage au retour.

Le projet a déjà glissé dans le temps. Annoncé un temps pour la fin 2026, le lancement de Haven-1 a été repoussé au premier trimestre 2027, selon les informations du média spécialisé Payload. Vast a fait passer cet hiver une série de tests de structure et lancé une mission de vérification, mais la conquête privée de l’orbite avance rarement à l’heure dite. Un nouveau report pèserait directement sur la date de vol de Prost.

Trois Français dans l’espace, du jamais-vu

L’annonce de Macron ne concerne pas que Prost. Thomas Pesquet repartira lui aussi en 2027, mais vers l’ISS, dans le cadre d’un partenariat avec la Nasa. Ce sera son troisième séjour de longue durée sur la station. Pendant ce temps, Sophie Adenot, déjà en orbite, poursuit la première mission longue d’une Française à bord de l’ISS.

La superposition n’a jamais eu lieu. Avoir en même temps trois astronautes français en activité, dont un sur une station d’un type entièrement nouveau, place le pays dans une position rare en Europe. L’Allemagne et l’Italie, longtemps mieux dotées en vols habités, n’affichent pas le même alignement.

Reste l’inconnue la plus concrète : le calendrier de Vast. Si Haven-1 décolle bien début 2027 et tient ses délais, Arnaud Prost pourrait s’envoler quelques mois plus tard. La désorbitation programmée de l’ISS vers 2030, elle, n’attendra pas. C’est tout l’enjeu de ces stations privées que la France a décidé de ne pas rater.