Votre fiche de paie n’a pas bougé. Votre plein, lui, a pris plusieurs euros depuis le printemps. Voilà le scénario que l’Insee dresse pour 2026 dans sa note de conjoncture du 17 juin : un pouvoir d’achat qui recule de 0,3 % sur l’année, pendant que la flambée du pétrole se diffuse dans toute l’économie.

Le pétrole grimpe, les salaires restent bloqués

Le déclencheur tient en deux chiffres. Le baril a frôlé les 100 dollars ces dernières semaines, contre 63 dollars en moyenne fin 2025, dans le sillage de la guerre au Moyen-Orient. Le gaz a suivi la même pente. La France importe l’essentiel de ses hydrocarbures, si bien que cette hausse remonte mécaniquement jusqu’au prix de l’essence, du chauffage, puis des produits manufacturés et du transport aérien. Résultat, l’inflation a dépassé 3 % au plus fort du choc avant de refluer lentement vers 2,7 % sur un an attendus en décembre.

Le retournement a été soudain. En janvier, les prix ne montaient que de 0,3 % sur un an. En avril, le compteur grimpait déjà à 2,2 %, puis 2,4 % en mai. En quatre mois, la France est passée d’une inflation quasi nulle à un niveau qui ronge de nouveau les budgets, une accélération que personne n’avait vue venir au moment des arbitrages salariaux.

Le problème, c’est le calendrier. Les négociations salariales annuelles avaient été bouclées dans les entreprises avant que les prix de l’énergie ne s’envolent. Les rémunérations n’ont donc pas intégré cette nouvelle donne. « Cette hausse de l’inflation n’avait pas été anticipée dans les négociations salariales. Les salaires n’augmentent donc pas et le pouvoir d’achat va se comprimer », résume Dorian Roucher, chef du département de la conjoncture de l’Insee. Les prix avancent, les salaires réels reculent, et l’écart se creuse au détriment des ménages.

En 2022, l’État payait. Plus aujourd’hui

La grande différence avec la précédente flambée énergétique se joue là. Lors de la crise de 2022, le bouclier tarifaire avait absorbé une partie de la hausse pour les particuliers. Cette fois, la protection est bien plus mince. « Ce sont les ménages qui paient la facture, contrairement à 2022 où ils avaient été en partie protégés par des mesures de la part du gouvernement. Là, on a des mesures ciblées, pas de mesures générales, et donc l’essentiel du coût est supporté par les ménages », observe Dorian Roucher. La revalorisation du Smic de 2,4 % intervenue en juin ne suffit pas à combler le trou : son plein effet ne se fera sentir qu’en seconde partie d’année.

L’industrie tient la barre, le portefeuille trinque

Tout n’est pas sombre dans le tableau de l’institut, qui a d’ailleurs intitulé sa note « L’industrie tient la barre, les ménages accusent le coup ». La production industrielle progresse au deuxième trimestre, portée par un effet inattendu de la crise. Les raffineurs et chimistes français récupèrent des parts de marché laissées vacantes par leurs concurrents du Golfe. « La France et les pays européens achetaient directement du kérosène et des produits raffinés aux pays du Golfe. Les raffineries de ces pays ne peuvent plus nous fournir, et donc ce sont les raffineries françaises et européennes qui produisent plus », détaille l’économiste. L’aéronautique et le naval, dans leurs segments civil comme militaire, tournent aussi à plein régime.

Cette vigueur industrielle ne se transforme pourtant pas en embauches. Les besoins en recrutement restent limités, et le taux de chômage grimperait à 8,4 % d’ici la fin 2026. La croissance du produit intérieur brut, elle, est ramenée à 0,7 % sur l’année, après un recul de 0,1 % au premier trimestre et un rebond de 0,3 % au deuxième. Une trajectoire heurtée, loin du rythme proche de 1 % espéré en début d’exercice.

Les Français referment leur porte-monnaie

Face à cette incertitude, les ménages serrent les cordons. La confiance des Français est tombée en mai à son plus bas niveau depuis trois ans, en chute de dix points depuis février. Beaucoup repoussent leurs achats importants et gonflent leur épargne de précaution, ce qui prive l’économie de son moteur traditionnel. La consommation, qui stagnait déjà en 2025, continue de patiner. Or la dépense des ménages pèse à elle seule plus de la moitié de l’activité française : quand elle cale, c’est toute la machine qui ralentit. Roucher parle d’« une ombre persistante au tableau ». Les premières coupes touchent les dépenses que l’on peut décaler : l’hébergement, la restauration, les déplacements. Seules les ventes de voitures électriques tiennent le choc, soutenues par les dispositifs de location à bas coût.

Tout se joue autour d’un baril à 100 dollars

Le scénario de l’Insee repose sur une hypothèse fragile : un pétrole stabilisé autour de 100 dollars. Une désescalade au Moyen-Orient ferait retomber les cours et soulagerait les budgets ; une aggravation produirait l’effet inverse. L’institut rappelle qu’un renchérissement durable des importations d’énergie peut amputer plus de 0,5 point de produit intérieur brut à l’échelle européenne. « Même si le choc pétrolier ralentit, la diffusion des hausses de prix se poursuit », prévient l’économiste, car ce qui a déjà grimpé continue de remonter les chaînes de production.

L’Insee n’est pas seul à broyer du gris. Le Fonds monétaire international retient lui aussi 0,7 % de croissance pour la France en 2026, et la Banque de France a même avancé un chiffre plus bas en juin, proche de la stagnation. Prochain rendez-vous décisif : l’estimation détaillée de la croissance du deuxième trimestre, qui dira si le rebond de 0,3 % se confirme et si la mécanique des prix commence enfin à s’essouffler. D’ici là, c’est à la pompe et dans les rayons que les ménages mesureront la note.