Votre place de parking n’a pas bougé d’un centimètre depuis vingt-cinq ans. La voiture moyenne, elle, a gagné une trentaine de centimètres. Cet écart, les villes européennes vont le payer cash, en places de stationnement qui s’évaporent et en piétons renversés.

Une étude publiée le 24 juin par l’ONG Transport & Environnement, avec le réseau Clean Cities, met un chiffre sur une sensation que partagent beaucoup d’automobilistes : les voitures neuves enflent, année après année, sur toutes leurs dimensions. Et la tendance n’a jamais ralenti.

Trente centimètres avalés depuis 2000

Les données sont sans appel. En Europe, la longueur moyenne d’une voiture neuve grimpe de 1,2 cm par an. Sa hauteur et sa largeur gagnent chacune un demi-centimètre dans le même temps. Sur un quart de siècle, la voiture moyenne est passée de 4,09 m de long en 2000 à 4,38 m en 2025, sa largeur de 1,69 m à 1,82 m, et le sommet de son capot de 77 cm à 84 cm au-dessus du sol.

Derrière ces millimètres, un coupable désigné : le SUV. Ce format haut perché pesait 10 % des ventes de voitures neuves en France en 2010. En 2023, il en captait près de 45 %. Le contraste est frappant quand on sait que les familles rétrécissent et que le nombre moyen de passagers par trajet diminue. Les ménages transportent moins de monde dans des voitures de plus en plus imposantes.

Cette inflation suit une logique économique simple. Un SUV se vend plus cher qu’une citadine et dégage une marge plus confortable pour les constructeurs, qui orientent donc leur publicité vers les gros modèles. S’y ajoute un effet boule de neige : plus les voitures des autres sont hautes et massives, plus une petite paraît vulnérable sur la route, ce qui pousse l’acheteur suivant vers un gabarit imposant. La spirale s’auto-entretient depuis deux décennies.

Une place sur sept menacée d’ici 2040

C’est sur le trottoir que l’addition devient concrète. Plus une voiture est longue, moins il en rentre le long d’une rue. Transport & Environnement a modélisé deux futurs jusqu’en 2040 : l’un où les gabarits continuent de grossir au rythme actuel, l’autre où ils reviennent doucement à leur taille de 2015. Entre les deux, les grandes villes perdraient de 8,5 % à 14 % de leurs places de stationnement bordant les rues.

Traduit en emplacements réels, le résultat est net. Paris intra-muros verrait disparaître 7 000 à 12 000 places. Londres et Berlin de 71 000 à 118 000 chacune, Rome de 58 000 à 95 000, Madrid jusqu’à 40 000. Le seuil est déjà franchi : parmi les cent modèles les plus vendus en 2023, plus de la moitié dépassent 180 cm de large, la largeur minimale d’une place sur la voie publique dans la plupart des grandes villes, Paris comprise. Si rien ne change, la voiture neuve moyenne atteindra 4,56 m de long et 1,90 m de large en 2040.

Des capots plus hauts, des enfants plus exposés

L’enflure des voitures ne ronge pas que le bitume. Elle tue davantage. Un avant haut et massif percute les piétons plus haut sur le corps et masque les enfants au ras du sol. L’institut belge de sécurité routière Vias a chiffré le danger dès 2023 : dix centimètres de capot supplémentaires, c’est 27 % de risque de décès en plus pour un usager vulnérable percuté. Des chercheurs américains vont plus loin pour les plus jeunes : la même hausse ferait bondir de 81 % le risque mortel pour un enfant à pied.

En additionnant ces effets, Transport & Environnement chiffre à environ 2 600 le nombre de morts supplémentaires parmi les piétons, cyclistes et deux-roues d’ici 2040, dont 79 enfants, par rapport au scénario plus sobre. À cette échéance, le nombre d’enfants tués à pied chaque année dépasserait de 40 % celui du scénario raisonnable. Ces résultats restent des projections, bâties sur la poursuite des tendances actuelles, mais leur sens ne surprend aucun spécialiste de la sécurité routière.

La facture grimpe aussi à la prise

Le portefeuille n’est pas épargné. Une voiture plus grosse pèse plus lourd, donc réclame plus d’énergie, y compris à l’électrique. Maintenir la course au gabarit obligerait l’Europe à produire 22,5 TWh d’électricité de plus par an en 2040, l’équivalent d’environ 1 500 éoliennes terrestres. Cumulée jusque-là, cette surconsommation alourdirait les factures de recharge des ménages de 36 milliards d’euros à l’échelle de l’Union européenne et du Royaume-Uni. Côté essence, encore majoritaire pour un moment, le surcoût se compte en pétrole : une centaine de millions de barils importés en plus à l’horizon 2040.

Paris a déjà sorti la calculette

Certaines villes n’ont pas attendu le rapport. Depuis le 1er octobre 2024, Paris facture trois fois plus cher le stationnement des véhicules les plus lourds, après une consultation citoyenne remportée de justesse en février 2024, avec 54,55 % des voix. À partir de 1,6 tonne pour un thermique ou un hybride, et de 2 tonnes pour un électrique, six heures de stationnement dans le centre peuvent grimper à 225 €. Les résidents, eux, conservent leur tarif dans leur propre quartier.

Transport & Environnement veut généraliser cette logique et la durcir. L’ONG demande à Bruxelles de plafonner la hauteur de capot des voitures neuves à 85 cm et leur largeur à 192 cm, d’inscrire les dimensions sur la carte grise, et de réserver les avantages réglementaires aux petits modèles électriques de moins de 4,2 m. Aux villes et aux États, elle propose d’indexer taxes et tarifs de stationnement sur la taille réelle du véhicule.

La Commission européenne doit rouvrir dans les prochains mois son règlement sur les émissions de CO2 des voitures. C’est là, estime Transport & Environnement, que se jouera la silhouette de la voiture de 2040, et le nombre de places qui resteront pour la garer.