30 °C de moyenne sur l’ensemble du territoire. Mercredi, la France a vécu sa journée la plus chaude jamais mesurée, et un appareil a concentré toutes les crispations : le climatiseur.

Pendant que Météo-France plaçait 72 départements en vigilance rouge pour ce jeudi, un proche du gouvernement résumait l’humeur du pays à la radio : « Ce sera la France des ventilateurs contre la France des climatiseurs. » La formule a fait mouche. En quelques heures, un sujet d’apparence technique s’est mué en ligne de fracture politique, reprise jusque dans les colonnes de la BBC.

Un pays qui a longtemps boudé la clim

La singularité française tient en un chiffre. Selon l’ADEME, 24 % des foyers possédaient une climatisation en 2025. Ils n’étaient que 18 % deux ans plus tôt, soit un bond d’un tiers en vingt-quatre mois. Dans le détail, 13 % des ménages rafraîchissent une seule pièce, 11 % en climatisent plusieurs.

Comparé au reste du monde, l’Hexagone fait figure d’exception. L’Agence internationale de l’énergie recense plus de 90 % de logements équipés aux États-Unis et au Japon, 86 % en Corée du Sud. En Europe, à peine un foyer sur dix disposait d’un appareil il y a quelques années, même si nos voisins méditerranéens, Espagne et Italie en tête, rafraîchissent bien plus volontiers. La même agence prévient que la climatisation est devenue l’un des premiers moteurs de la hausse mondiale de la demande d’électricité, une spirale appelée à s’emballer avec le thermomètre.

Comment expliquer ce retard ? Un climat longtemps tempéré a suffi, et la clim charriait une image d’excès à l’américaine. Les écologistes y voyaient un cercle vicieux : se rafraîchir en aggravant le réchauffement qui rend l’été invivable. Cette réticence s’effrite à mesure que les nuits tropicales se multiplient et que dormir vire au calvaire.

Faute de climatiseur, les Français se ruent sur le ventilateur. Dans les rayons, l’appareil se raréfie au point qu’un vendeur comparait la cohue à « une sortie Pokémon » dans les colonnes de 20 Minutes. Les salles de sport réfrigérées, elles, sont prises d’assaut, transformées en refuges plus qu’en lieux d’entraînement.

La droite veut équiper, le gouvernement tempère

À droite, le Rassemblement national a saisi la balle au bond. Marine Le Pen défend un « grand plan climatisation » visant les hôpitaux, les EHPAD et les écoles, présenté comme une mesure de bon sens. Un député du parti raillait les écologistes, qui préféreraient selon lui dresser des éoliennes plutôt que rafraîchir les Français. Le RN accuse en retour l’exécutif d’impréparation face à des étés devenus suffocants.

Le gouvernement renvoie la balle. La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, refuse de réduire le débat sur l’adaptation au seul climatiseur. L’appareil ne convient pas à tous les logements, plaide-t-elle, et ne saurait devenir « l’alpha et l’oméga » de la réponse au réchauffement. Avant d’installer une unité, son ministère met en avant les volets, l’isolation et la ventilation. La clim, soit, mais d’abord pour les personnes fragiles. Ses détracteurs rappellent que le programme du RN ne contient aucune mesure de réduction des gaz à effet de serre, et réclame même un moratoire sur les énergies renouvelables.

Quand le climatiseur réchauffe la rue

Derrière la querelle se niche un paradoxe que la science documente depuis des années. Un climatiseur ne supprime pas la chaleur, il la déplace, de l’intérieur du logement vers l’extérieur. Multipliée à l’échelle d’une ville, l’opération se retourne contre tout le monde.

Une simulation de Météo-France et du CNRS, calée sur une canicule comparable à celle de 2003, l’a chiffrée pour Paris : si tous les bâtiments se climatisaient pour tenir 23 °C à l’intérieur, la température extérieure pourrait grimper de 2,4 °C supplémentaires la nuit. L’Atelier parisien d’urbanisme relève déjà 1 à 3 °C d’écart entre les quartiers très équipés et les autres. Or la capitale subit déjà un îlot de chaleur qui maintient les nuits 2,5 °C au-dessus de la campagne, un fossé qui atteint 10 °C en pleine vague de chaleur. Le confort des uns réchauffe la rue des autres, ceux-là mêmes qui n’ont pas de clim.

Une facture encore marginale

Sur le plan énergétique, la climatisation pèse pour l’instant peu : environ 1 % de la consommation finale d’énergie du secteur résidentiel, d’après l’ADEME. Mais la courbe d’équipement s’envole, et avec elle la pointe de demande électrique lors des pics de chaleur. Le gestionnaire du réseau RTE surveille ces pointes, qui coïncident avec les heures où chacun pousse son thermostat au plus froid. S’ajoute la question des fluides frigorigènes, ces gaz réfrigérants au fort pouvoir réchauffant qui fuient des appareils mal entretenus.

Reste l’angle social, le plus brûlant. La canicule frappe d’abord les plus précaires, ceux qui vivent sous les toits dans des logements changés en fournaises. Pour eux, 1 000 à 2 000 euros d’installation relèvent de l’inaccessible. La canicule de 2003, qui avait fait près de 15 000 morts en France, hante encore les mémoires et explique pourquoi hôpitaux et maisons de retraite trônent en tête des priorités. Mercredi, trois décès survenus dans le Pas-de-Calais étaient jugés « susceptibles » d’être liés à la chaleur. TotalEnergies a dû ralentir sa plus grande raffinerie, près du Havre, et aucun TER ne circulait de jour en Nouvelle-Aquitaine. La chaleur ne se contente pas de gêner, elle paralyse.

Le répit sera de courte durée. Monique Barbut a prévenu sur France Inter qu’après une accalmie relative la semaine prochaine, Météo-France juge « très probable » un retour des chaleurs extrêmes jusqu’au 14 juillet. De quoi laisser à la France des ventilateurs et à celle des climatiseurs tout le temps de prolonger leur bras de fer.