Trois ans de bricolage, plus de 50 000 euros engloutis, un brevet déposé à l’Office européen des brevets. Et au bout du compte, une lettre de l’administration qui le soupçonne de maltraitance animale. Rudolf Schaubach n’imaginait pas que son armure pour brebis le mènerait là.
Un filet à pointes pour dégoûter le loup
L’idée de cet Autrichien de 72 ans, ancien éleveur et chasseur installé sur les hauteurs de Villach, en Carinthie, tient en une phrase. Puisqu’on ne peut pas veiller chaque bête la nuit, autant rendre la brebis immangeable. Son invention ressemble à une cotte de mailles souple, un filet de plastique d’environ 1,5 mètre sur 1,6, hérissé de pointes, qui épouse le dos et les flancs de l’animal.
Le tout pèse deux à trois kilos, à peu près le poids de la laine que la brebis trimballe déjà. Schaubach a dessiné les découpes pour laisser libres la tête, la mamelle et l’arrière-train, afin que la mère continue d’allaiter son agneau. Le reste tient sur un pari, celui de l’intelligence du prédateur. « Le loup est un animal intelligent, je ne crois pas qu’il tente une deuxième morsure », a-t-il confié à la presse autrichienne. Une bouchée de plastique piquant suffirait à le faire renoncer.
L’entreprise lui a coûté cher. Entre les matériaux, le dépôt de brevet et les frais juridiques, Schaubach affirme avoir sorti 50 000 à 60 000 euros de sa poche. Pour un ancien chasseur, miser autant sur une protection qui ne verse pas une goutte de sang ressemble à un drôle de virage, et il y croit dur comme fer.
Une plainte pour maltraitance animale
Tout le monde ne regarde pas la bête protégée du même œil. Des défenseurs des animaux ont déposé plainte, estimant que faire vivre une brebis sous un filet à pointes relève de la cruauté. Le 26 mai 2026, l’administration du district de Villach lui a adressé un courrier l’informant des soupçons qui pèsent sur lui.
L’inventeur se défend pied à pied. D’après lui, une brebis a porté le dispositif trois à quatre jours, s’est couchée, relevée, et l’agneau a tété sans difficulté. Il demande ce qu’il y aurait là d’inhumain. Le doute a tout de même suffi à le faire reculer. Il a stoppé ses essais en Autriche et cherche aujourd’hui un terrain pour tester son filet ailleurs.
Même les bergers n’y croient pas
Le plus rude pour Schaubach n’est sans doute pas la plainte, mais l’accueil glacial de ceux qu’il voulait soulager. Interrogé par la télévision publique allemande NDR, René Krüger, qui élève un millier de brebis en Basse-Saxe, juge le dispositif « impraticable » et même « néfaste ». Son raisonnement, la laine finirait par s’emmêler dans les mailles, et un loup contrarié ne lâcherait pas l’affaire, il viserait les pattes ou la tête, restées découvertes.
Gina Strampe, d’une organisation agricole de Basse-Saxe, bute sur un autre mur, celui de l’argent. Équiper une brebis, pourquoi pas. Mais habiller des centaines, parfois des milliers de bêtes d’un seul troupeau, personne n’en a les moyens. Le calcul s’effondre avant même qu’on parle d’efficacité.
Derrière le gadget, une vraie panique
L’affaire ferait sourire si elle ne pointait pas un problème bien réel. En France, les attaques de loups ont atteint en 2025 des niveaux que les éleveurs décrivent comme une année hors norme. Au 2 juillet, l’Office français de la biodiversité dénombrait déjà 815 constats et 2 500 victimes de plus qu’à la même date un an plus tôt. La région Provence-Alpes-Côte d’Azur concentre l’essentiel des dégâts, avec près de 1 500 victimes supplémentaires, et les Hautes-Alpes, département le plus touché, ont recensé 345 attaques. Derrière ces chiffres, des éleveurs racontent des nuits passées à guetter, des bêtes éventrées au petit matin et des estives entières remises en question.
Le prédateur déborde désormais de ses bastions alpins. Dans l’Yonne, vingt et une attaques ont été certifiées depuis le début de l’année, dans des secteurs qui n’avaient jamais connu sa présence. L’Aube, la Côte-d’Or et la Nièvre découvrent leurs premières carcasses. L’animal, effacé de France puis revenu d’Italie au début des années 1990, est aujourd’hui estimé par l’OFB entre 989 et 1 187 individus. Chaque carcasse certifiée ouvre droit à une indemnisation publique, et la facture grimpe au même rythme que les constats.
L’Europe vient de baisser sa garde
Sous cette pression, les règles bougent. Le 6 décembre 2024, le comité permanent de la Convention de Berne a accepté de faire passer le loup du statut d’espèce « strictement protégée » à celui d’espèce simplement « protégée ». La bascule est entrée en vigueur le 7 mars 2025. Dans la foulée, le Conseil de l’Union européenne a validé début juin 2025 la révision de la directive Habitats, qui glisse le loup d’une annexe à une autre, moins contraignante.
Concrètement, ce déclassement entrouvre la porte à une gestion proche de la chasse, avec des quotas et des zones de prélèvement encadrés. Les éleveurs y voient une bouffée d’air après des années de cohabitation imposée. Des associations de protection de la nature, comme Ferus ou la Fondation 30 Millions d’Amis, y lisent au contraire un recul accordé à une espèce loin d’être tirée d’affaire. Entre ces deux camps, le filet à pointes de Schaubach ressemble à un symptôme, celui d’un casse-tête que ni les clôtures, ni les chiens patous, ni les tirs n’ont vraiment dénoué.
L’administration de Villach doit encore se prononcer sur la plainte qui vise l’inventeur, et sa décision tranchera une question toute bête. Une brebis en cotte de mailles, est-ce de l’ingéniosité ou de la maltraitance ? En attendant le verdict, les troupeaux européens montent en alpage pour l’été, sans armure, et le loup, lui, n’a rien changé à ses habitudes.