Le 19 juin, dans un hangar du Wisconsin, quelques ampoules se sont allumées. La scène aurait pu passer inaperçue, sauf que le courant ne venait ni du réseau ni d’un panneau solaire : il sortait d’une réaction de fusion nucléaire, récupéré sans la moindre turbine. La start-up Realta Fusion y voit une première mondiale, et le détail compte plus qu’il n’en a l’air.
Quelques ampoules, un cap symbolique
Realta Fusion, jeune pousse née dans le sillage de l’université du Wisconsin à Madison, a branché un prototype de convertisseur au bout de sa machine expérimentale baptisée WHAM. Le dispositif a capté l’énergie des particules qui s’échappent du plasma et l’a transformée en électricité : plusieurs ampères sous une tension de 100 volts, de quoi faire briller une poignée d’ampoules. L’entreprise affirme être la première société privée à montrer publiquement un tel résultat. « On sait désormais tirer du courant d’un plasma », résume Kieran Furlong, cofondateur et patron de Realta, auprès de TechCrunch. Pour lui, l’expérience montre surtout « ce qui devient possible ».
Capter le courant sans passer par la vapeur
Pour transformer une fusion en électricité, la voie classique ressemble à celle de n’importe quelle centrale : la chaleur produit de la vapeur, la vapeur fait tourner une turbine, la turbine fabrique du courant. Rendement à l’arrivée, environ 33 %, le même que les réacteurs à fission d’aujourd’hui. Realta a choisi un raccourci. Quand des noyaux de deutérium et de tritium fusionnent, près de 20 % de l’énergie libérée part sous forme de noyaux d’hélium électriquement chargés, projetés à très grande vitesse. Plutôt que de récupérer leur chaleur, le convertisseur intercepte ces particules et capte directement leur mouvement sous forme de courant. Le principe est presque mécanique : on freine ces noyaux chargés contre une série d’électrodes, et leur décélération se transforme en tension. D’après le communiqué de l’entreprise, le procédé frôlerait les 90 % de rendement, simplement parce qu’il saute l’étape coûteuse de la vapeur.
Le nerf de la guerre, c’est le rendement
C’est là que les quelques ampoules prennent tout leur sens. Une centrale consomme toujours une partie du courant qu’elle produit, et une centrale à fusion plus que les autres, puisqu’il faut une énergie colossale pour chauffer et confiner le plasma. Le défi de la cinquantaine de start-up du secteur tient en une phrase : récupérer plus d’énergie qu’on en injecte. En captant le courant directement, Realta espère le réinjecter dans sa propre machine pour entretenir la réaction. « On fait tourner une sorte de volant d’inertie électrique, c’est très avantageux », explique Furlong. L’entreprise estime qu’une centrale commerciale gagnerait ainsi 20 à 30 % de production nette, et verrait le coût du kilowattheure baisser de 10 à 20 %. Une marge décisive alors que la demande d’électricité explose, tirée par les centres de données et l’intelligence artificielle. Si elle tient ses promesses, la fusion fournirait un courant sans CO2, à partir d’un combustible tiré de l’eau de mer et du lithium, sans risque d’emballement ni déchets radioactifs de longue durée.
Un aimant en forme de bouteille
La machine WHAM ne ressemble pas aux gigantesques anneaux des tokamaks. Realta mise sur une autre architecture, le « miroir magnétique » : un champ resserré aux deux extrémités, comme un bouchon, qui retient le plasma au centre d’une enceinte allongée. Issu d’un laboratoire universitaire, l’engin sert de banc d’essai à un concept que la société veut rendre modulaire, pour empiler les unités comme des briques. D’où le surnom maison de « fusion en bouteille ». Des aimants supraconducteurs à haute température, bien plus compacts que les bobines classiques, rendent l’approche jouable à petite échelle et à moindre coût. L’argument séduit : la jeune société a levé 36 millions de dollars en 2025 lors d’un tour de table mené par Future Ventures, et Furlong confirme une nouvelle levée en cours.
Une vieille idée, une course mondiale
La conversion directe n’a rien de neuf sur le papier. Les physiciens en parlent depuis les recherches sur les miroirs magnétiques des années 1970, mais personne n’en avait fait la démonstration publique sur une vraie machine à fusion. Helion, la société soutenue par Sam Altman, parie elle aussi sur ce principe, sans l’avoir encore montré. La plupart des concurrents, eux, restent fidèles à la vapeur et à la turbine. Tout le secteur garde en tête l’expérience de décembre 2022 au laboratoire de Livermore, en Californie, où une réaction avait pour la première fois libéré plus d’énergie qu’il n’en avait fallu pour la déclencher. Du côté public, le réacteur géant ITER, assemblé à Cadarache dans le sud de la France, n’attend pas son premier plasma avant la décennie suivante.
Pas encore de quoi alimenter une ville
Reste à ne pas confondre la promesse et le réseau électrique. Allumer quelques ampoules ne fait pas une centrale, et la fusion traîne derrière elle soixante-dix ans d’annonces déçues. Le prototype de Realta n’a produit qu’une fraction minuscule de puissance, sans rien fournir à un seul foyer. La question n’est pas de savoir si la machine s’allume, mais si la méthode tient à grande échelle, jour après jour, sans avaler plus d’énergie qu’elle n’en rend.
Realta vise un démonstrateur plus abouti d’ici 2028, puis des centrales de première génération au milieu des années 2030. Dans ce scénario, 80 % du courant proviendrait d’un cycle thermique classique et 20 % de la conversion directe, juste assez pour entretenir la réaction sans la nourrir de l’extérieur. Les prochains mois diront si la levée de fonds suit, et si les ampoules du Wisconsin finissent par alimenter autre chose qu’elles-mêmes.