Vingt-quatre heures. C’est le délai qu’il a fallu à Rome pour trancher. Le 1er juillet, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X a sacré quatre nouveaux évêques à Écône, en Suisse, sans l’accord du pape. Le lendemain, le Vatican excommuniait les six évêques impliqués et déclarait invalides les confessions et les mariages célébrés par ses prêtres.

À Écône, un sacre annoncé comme un défi

Le lieu n’a rien d’anodin. C’est dans le séminaire d’Écône, au cœur du canton du Valais, que Marcel Lefebvre a lancé son mouvement au début des années 1970. Le 1er juillet au matin, dans cette même chapelle, deux évêques de la Fraternité ont imposé les mains à quatre prêtres. Mgr Alfonso de Galarreta tenait le rôle de consécrateur principal, Mgr Bernard Fellay celui de co-consécrateur.

Les quatre nouveaux évêques affichent des profils volontairement internationaux : Pascal Schreiber, un Suisse de 53 ans, l’Américain Michael Goldade, venu du Dakota du Nord, et deux Français, Michel Poinsinet de Sivry, 42 ans, et Marc Hanappier, 36 ans. Aucun n’a reçu le mandat du pape, condition pourtant obligatoire pour toute ordination épiscopale.

La Fraternité connaissait le prix de son geste. Rome l’avait prévenue à plusieurs reprises : un sacre sans autorisation vaudrait excommunication immédiate, malgré les mises en garde répétées du pape Léon XIV. Le supérieur général, l’abbé Davide Pagliarani, a ouvert la cérémonie par une allocution brève et sans détour. « Nous sommes prêts à payer n’importe quel prix pour sauver l’Église », a-t-il lancé devant les fidèles, selon le quotidien suisse Le Temps. Sa ligne tenait en quelques mots, répétés les jours précédents : « Nous n’avons pas le choix. »

Rome parle de schisme, pas de désobéissance

La sanction est tombée le 2 juillet, sous la forme d’un décret du Dicastère pour la doctrine de la foi, l’organe romain qui veille sur l’orthodoxie catholique. Le texte, signé par le cardinal Víctor Manuel Fernández, ne se contente pas de punir un geste isolé. Il qualifie la cérémonie d’Écône d’« acte de nature schismatique » et prononce une excommunication dite latae sententiae : une peine encourue de plein droit, sans procès, réservée au seul Saint-Siège.

Six évêques sont directement visés, les deux consécrateurs et les quatre nouveaux ordonnés. Le décret va toutefois plus loin que la sanction attendue. Il déclare que l’ensemble des prêtres de la Fraternité se trouvent en état de schisme, donc excommuniés. Il englobe aussi les laïcs qui « adhèrent formellement » au mouvement. Une note explicative, publiée dans la foulée, précise la conséquence la plus tangible pour les croyants : les sacrements donnés par ces prêtres sont illicites, et les confessions comme les mariages qu’ils célèbrent sont tout simplement invalides.

Pour une famille mariée dans une chapelle de la Fraternité, la formule a de quoi glacer. Rome cherche à adoucir le message en se décrivant comme « une mère attentionnée », prête à rouvrir ses portes à qui veut revenir. Le Vatican confie à ses nonces apostoliques, ses ambassadeurs, la tâche d’organiser ces retours au cas par cas.

Ce que change vraiment une excommunication

Le mot fait peur, mais que recouvre-t-il au juste ? Une personne excommuniée reste baptisée, et donc catholique, mais se voit privée des sacrements : elle ne peut plus communier ni recevoir l’absolution dans le cadre ordinaire de l’Église. La mesure n’est pas pensée comme une condamnation définitive. Le droit canonique la présente plutôt comme un signal d’alarme, une façon de pousser le fidèle à renouer le lien rompu.

La vraie nouveauté tient à l’invalidation des mariages. Un couple uni par un prêtre de la Fraternité pourrait, selon la lecture de Rome, ne pas être marié aux yeux de l’Église. Le Vatican a par le passé reconnu certaines de ces unions pour protéger les familles de bonne foi, et une régularisation reste possible. Mais l’incertitude, elle, est bien réelle pour des milliers de foyers qui pensaient leur situation réglée.

Un remake presque parfait de 1988

L’histoire se répète, et Rome le souligne elle-même. Le décret cite un précédent quasi identique. Le 30 juin 1988, Marcel Lefebvre avait déjà sacré quatre évêques sans l’aval du Vatican. Jean-Paul II avait répliqué deux jours plus tard, le 2 juillet, par la lettre apostolique Ecclesia Dei, qui parlait déjà d’« acte schismatique » et actait l’excommunication.

Trente-huit ans plus tard, le calendrier rejoue la même séquence, au jour près. Un détail rend la symétrie saisissante : les deux évêques qui ont consacré leurs successeurs cette semaine, Bernard Fellay et Alfonso de Galarreta, figuraient eux-mêmes parmi les quatre sacrés par Lefebvre en 1988. Frappés d’excommunication à l’époque, ils avaient vu leur peine levée en 2009 par Benoît XVI, dans un geste d’ouverture censé rapprocher la Fraternité de Rome. Les voilà de nouveau exclus.

Entre ces deux ruptures, aucune réconciliation n’a tenu. De Paul VI jusqu’aux discussions les plus récentes, chaque négociation a buté sur le même mur : la Fraternité rejette plusieurs textes du concile Vatican II, en particulier sur la liberté religieuse et la nouvelle messe, et refuse de reconnaître leur pleine autorité.

Des centaines de milliers de fidèles pris entre deux feux

Née en 1970 de l’opposition de Lefebvre aux réformes conciliaires, la Fraternité Saint-Pie-X a tissé un réseau mondial de chapelles, d’écoles et de séminaires. Sa présence est particulièrement visible en France, où ses fidèles occupent depuis 1977 l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, en plein cœur de Paris. La BBC évalue à environ 600 000 le nombre de ses sympathisants à travers le monde.

Tous ne sont pas logés à la même enseigne. Le décret prend soin de distinguer l’« adhésion formelle » de la simple curiosité d’un croyant qui pousse la porte d’une chapelle un dimanche. Il n’empêche : pour les familles attachées à la messe en latin, assister à un office d’Écône revient désormais, aux yeux de Rome, à sortir de la communion catholique.

La Fraternité, elle, ne montre aucun signe de recul. Ses responsables se disent pleinement catholiques et présentent leur combat comme la sauvegarde de la tradition, pas comme une sécession. La télévision publique suisse RTS rapporte que le mouvement conteste jusqu’à la validité canonique de la sanction qui vient de le frapper.

La porte du retour reste entrouverte, mais le passage est étroit. Dans les prochaines semaines, les nonces apostoliques doivent détailler la procédure offerte aux prêtres et aux laïcs tentés de rallier Rome. Pour les autres, la question se réduit à un choix que personne, à Écône, ne paraît pressé de faire : rester fidèle à sa chapelle, ou au pape.