Près de quatre ans que l’Europe se demandait qui avait envoyé par le fond les gazoducs Nord Stream. Le parquet fédéral allemand vient d’avancer un nom et une accusation qui pèse lourd : crime de guerre. Le suspect, un ancien officier ukrainien de 50 ans, conteste toute implication.

Un acte d’accusation déposé à Hambourg

C’est devant un tribunal de Hambourg que les procureurs allemands ont déposé leurs charges, jeudi. L’homme, désigné sous le nom de Serhii K. pour protéger son identité comme l’exige le droit allemand, est présenté comme le coauteur d’un crime de guerre : attaque contre des biens civils, destruction volontaire d’infrastructures, mise à l’arrêt d’un service public. D’après l’accusation, il aurait agi pour le compte d’entités liées à l’État ukrainien. En Allemagne, un tel chef d’accusation expose son auteur à de très lourdes peines de prison.

Le parcours décrit par les enquêteurs tient du film d’espionnage. En septembre 2022, Serhii K., alors officier de l’armée ukrainienne, aurait fait entrer en Allemagne une petite équipe : des plongeurs, un capitaine et un expert en explosifs. Passeport ukrainien falsifié, bateau loué avec de faux papiers. Interpellé en Italie en août dernier, il a été remis à la justice allemande en novembre. Depuis sa cellule, il clame son innocence.

La nuit où les gazoducs ont explosé

Retour au 26 septembre 2022. En pleine mer Baltique, au large de l’île danoise de Bornholm, plusieurs déflagrations sous-marines éventrent les conduites. Trois des quatre tubes de Nord Stream 1 et Nord Stream 2 sont mis hors service d’un seul coup. Des colonnes de méthane remontent bouillonner à la surface sur des centaines de mètres, visibles depuis le ciel, tandis que les sismographes de la région enregistrent les secousses.

Le calendrier ne devait rien au hasard. L’Europe traversait alors sa pire crise énergétique depuis des décennies, quelques mois après l’invasion russe de l’Ukraine. Ces tuyaux, bâtis pour acheminer le gaz russe jusqu’à l’Allemagne, incarnaient la dépendance du continent envers Moscou. Leur destruction a fait grimper un peu plus des prix de l’énergie déjà emballés, jusque sur les factures françaises. À Paris, le gouvernement avait dû déployer un bouclier tarifaire à plusieurs milliards d’euros pour amortir la flambée du gaz et de l’électricité.

De Moscou à Kyiv, quatre ans de soupçons

Pendant des mois, chacun a désigné son coupable. Au lendemain des explosions, une partie des Occidentaux soupçonnait la Russie d’avoir saboté ses propres conduites pour faire monter la pression sur l’Europe. Moscou renvoyait l’accusation vers Washington, et un journaliste américain a même soutenu, sans preuve matérielle décisive, que les États-Unis avaient piloté l’opération. Les enquêteurs allemands ont fini par dessiner une tout autre hypothèse : celle d’un petit commando lié à l’Ukraine, parti d’un port allemand à bord d’un voilier de location. C’est cette thèse qui débouche aujourd’hui sur une inculpation, la première du genre dans ce dossier hors norme.

Une enquête de quatre ans semée d’impasses

Longtemps, l’affaire a ressemblé à une énigme sans coupable. La Suède et le Danemark, dans les eaux desquels gisent les débris, ont refermé leurs dossiers début 2024, faute d’éléments suffisants pour poursuivre. Seule l’Allemagne a maintenu la pression. Les débris gisant en eaux internationales, la question de savoir quel pays pouvait légitimement juger l’affaire a longtemps brouillé les cartes. Dans un courrier commun adressé au Conseil de sécurité de l’ONU, Berlin, Copenhague et Stockholm avaient pourtant reconnu une certitude : les conduites avaient bien été détruites par un sabotage à l’explosif.

La piste a d’abord conduit à un autre nom, Volodymyr Zhuravlev, moniteur de plongée ukrainien recherché par Berlin. L’homme, que l’on croyait réfugié en Pologne, aurait filé de l’autre côté de la frontière ukrainienne avant que la justice ne mette la main dessus. L’inculpation de Serhii K. devient ainsi la première à viser nommément, devant un tribunal, un membre présumé du commando.

Un dossier explosif pour Kyiv et Berlin

L’accusation place l’Allemagne dans une position inconfortable. Kyiv a toujours démenti la moindre implication, comme la moindre connaissance du projet. Or Berlin figure parmi les tout premiers soutiens financiers et militaires de l’Ukraine face à la Russie. Juger un ancien officier ukrainien pour un attentat visant une infrastructure allemande relève de l’équilibre diplomatique à haut risque.

Moscou, de son côté, réclame depuis le premier jour une enquête internationale et pointe tour à tour les États-Unis et leurs alliés. Le Kremlin voit dans chaque avancée judiciaire une occasion de rappeler que ses gazoducs ont volé en éclats sans qu’aucun État n’en endosse la responsabilité. Rien, dans l’acte d’accusation allemand, ne tranche la question d’un ordre qui serait venu du sommet de l’État ukrainien.

Des tuyaux morts au fond de la Baltique

Passé le volet judiciaire, les explosions ont laissé une cicatrice environnementale. Des travaux publiés dans la revue Scientific Reports classent la fuite parmi les plus grosses émissions de méthane jamais relâchées d’un seul coup dans l’atmosphère, un gaz dont l’effet réchauffant dépasse de loin celui du dioxyde de carbone.

Les estimations chiffrent le rejet à des centaines de milliers de tonnes de méthane. Les gazoducs, eux, n’ont jamais été réparés : Nord Stream 2, tout juste achevé, n’avait même jamais acheminé le moindre mètre cube de gaz avant d’être détruit. Ils reposent aujourd’hui, éventrés, par plusieurs dizaines de mètres de fond. Le procès de Serhii K. s’annonce long et son issue incertaine, tant l’homme récuse les faits. Il pourrait toutefois livrer, pièce après pièce, le récit le plus détaillé jamais présenté d’une opération qui a tenu l’Europe en haleine durant près de quatre ans.