Trois à cinq ans. C’est le temps qu’il reste, en moyenne, à une personne après le diagnostic d’une maladie de Charcot. Une équipe de chercheurs, menée depuis l’Australie, pense tenir de quoi réécrire cette phrase.
Un récepteur immunitaire qui résistait à tout
Le coupable porte un nom de code : C5aR2. Ce récepteur se niche à la surface de nombreuses cellules immunitaires et joue un rôle dans l’inflammation, celle-là même qui grille les neurones moteurs des malades. Les scientifiques le soupçonnaient depuis longtemps. Ils n’arrivaient simplement pas à l’atteindre.
Des chercheurs de l’université du Queensland ont fabriqué une molécule, baptisée R8Y, qui vient se fixer précisément sur ce récepteur. En l’accrochant, ils ont pu observer sa forme et son fonctionnement pour la première fois. Et comprendre pourquoi il leur échappait depuis des années. À partir de cette prise, leurs partenaires en Inde, au Japon et en Corée du Sud ont reconstruit en trois dimensions l’assemblage formé par la molécule et le récepteur, dévoilant la mécanique exacte de leur liaison.
C5aR2 ne se comporte pas comme ses voisins. La plupart des récepteurs de ce type transmettent leurs signaux en s’accrochant à des protéines G. Pas celui-ci. Cette particularité rare le rendait quasi invisible aux méthodes classiques. « Cela explique pourquoi il a été si difficile à cibler et pourquoi son rôle dans l’inflammation restait aussi flou », résume le professeur Trent Woodruff, de l’école des sciences biomédicales du Queensland.
Cinq ans avant un premier test sur des patients
Une fois la serrure comprise, reste à fabriquer la bonne clé. L’équipe estime qu’un traitement anti-inflammatoire pourrait être prêt à être testé sur des patients atteints de la maladie d’ici cinq ans. L’objectif affiché tient en une phrase qui, pour les familles concernées, pèse lourd : transformer une maladie mortelle à court terme en affection chronique, avec laquelle on vit longtemps.
« Nous pourrions développer des médicaments plus sûrs et plus efficaces, avec moins d’effets secondaires », avance Richard Clark, coauteur de l’étude. Les travaux, publiés dans la revue scientifique Molecular Cell, ont réuni des laboratoires d’Australie, d’Inde, du Japon, de Corée du Sud et d’Espagne. Le financement est venu en partie de FightMND, une fondation australienne qui collecte des dons pour la recherche sur cette pathologie.
Derrière le nom de Charcot, une maladie sans remède
Le nom vient de chez nous. Jean-Martin Charcot, neurologue français, a décrit la maladie à l’hôpital de la Salpêtrière, à Paris, dans les années 1870. Les médecins parlent aussi de sclérose latérale amyotrophique, ou SLA. Le mécanisme est brutal : les neurones qui commandent les muscles meurent les uns après les autres. Les bras, les jambes, puis la parole, la déglutition et la respiration cessent peu à peu de répondre, alors que l’esprit, lui, reste intact.
En France, près de 8 000 personnes vivent avec cette maladie et environ 2 000 nouveaux cas apparaissent chaque année, selon l’ARSLA. Aucun traitement ne la guérit. Les médicaments existants, comme le riluzole, freinent à peine sa progression. L’Inserm situe l’espérance de vie moyenne entre trois et cinq ans après les premiers symptômes, même si certaines formes lentes dépassent dix ans. La maladie frappe le plus souvent entre 50 et 70 ans, sans cause identifiée dans la grande majorité des cas. Les spécialistes la surnomment parfois « la maladie rare la moins rare », tant les nouveaux cas s’accumulent malgré son classement officiel parmi les pathologies rares.
Stephen Hawking, l’exception qui a tenu cinquante ans
Le grand public connaît surtout un visage de la maladie : celui de Stephen Hawking. Diagnostiqué à 21 ans, le physicien britannique a vécu plus de cinquante ans avec elle, cloué dans son fauteuil mais toujours à écrire sur les trous noirs. Son cas reste une anomalie statistique. La majorité des malades n’ont pas ce sursis, et c’est bien ce décalage que les chercheurs veulent réduire.
Le seau d’eau glacée a payé une partie de la note
Si la recherche avance aujourd’hui, elle le doit aussi à une vidéo virale. L’été 2014, des millions de gens se sont filmés en se renversant un seau d’eau glacée sur la tête pour le Ice Bucket Challenge. Derrière la mode, une cause : la lutte contre la SLA. L’Association américaine ALS a récolté 115 millions de dollars grâce à 17 millions de participants, une somme qui a financé une décennie de travaux et plusieurs découvertes génétiques.
Onze ans plus tard, ce sont d’autres dons, ceux récoltés par FightMND, qui ont permis de cartographier C5aR2. La chaîne est directe : de l’argent public et associatif, versé sans garantie de résultat, aboutit à une avancée de laboratoire qui aurait paru hors d’atteinte il y a dix ans.
Une clé, pas encore un traitement
Reste à ne pas vendre la peau de l’ours. R8Y n’est pas un médicament que l’on avalera demain. C’est un outil de recherche, une sonde qui a permis de photographier la cible. Entre cette photographie et un cachet en pharmacie, il y a des années d’essais, de dosages et d’autorisations. Le chemin est long et rien ne garantit qu’il aille au bout.
Mais pour une maladie où presque rien n’avait bougé depuis des décennies, ouvrir un récepteur réputé impossible à toucher change la donne. L’équipe du Queensland veut désormais s’en servir pour concevoir des anti-inflammatoires plus fins, utiles aussi contre Parkinson et Alzheimer, deux maladies qui partagent ce même feu inflammatoire dans le cerveau.
L’étude est parue le 3 juillet dans Molecular Cell. La prochaine étape, un candidat médicament capable de rejoindre un essai clinique, est annoncée à cinq ans. Pour les 8 000 malades français et leurs proches, c’est le nouveau compte à rebours à surveiller.