Dans deux jours, une petite caméra va s’allumer au-dessus de votre tableau de bord. Elle ne filmera qu’une seule chose : vos yeux. Et elle ne les quittera plus tant que le moteur tourne.
À partir du 7 juillet, aucune voiture neuve ne pourra plus être vendue dans l’Union européenne sans ce dispositif. Son nom de code est ADDW, pour système avancé d’alerte de distraction. Derrière le sigle se cache une caméra infrarouge, posée sur la colonne de direction ou en haut de la planche de bord, avec une mission simple : vérifier que vous regardez la route.
Six secondes de distraction, et l’alarme sonne
Le principe tient en quelques chiffres. Dès que la voiture dépasse 20 km/h, la caméra vous accorde six secondes d’inattention avant de déclencher une alerte. Passé 50 km/h, le sursis tombe à trois secondes et demie. Un regard qui glisse vers le téléphone, des paupières qui s’alourdissent, une tête qui bascule sur le côté : le logiciel repère ces signaux et vous rappelle à l’ordre par un son, une vibration ou un pictogramme lumineux.
La caméra travaille en infrarouge pour voir de nuit comme en plein soleil, et même derrière des lunettes teintées. Elle ne juge ni votre humeur ni votre identité. Elle calcule en continu la position de votre tête et la direction de votre regard, rien de plus. Le reste vous appartient, car le système avertit mais ne touche jamais au volant ni aux freins. À vous de relever les yeux.
Les premiers conducteurs à l’avoir essayé décrivent une cohabitation parfois pénible. Un coup d’œil un peu long dans le rétroviseur, une vérification de l’angle mort, et l’alerte peut sonner à tort. L’assistant de vitesse, arrivé plus tôt dans le même paquet de règles, a déjà été vertement critiqué par les automobilistes pour ses bips intempestifs. Beaucoup prennent l’habitude de le désactiver dès le démarrage, quand le modèle l’autorise, car le règlement oblige ces aides à se rallumer seules à chaque trajet.
19 940 morts sur les routes en un an
Pourquoi imposer cela maintenant ? La réponse se lit dans le bilan 2024 de la Commission européenne : 19 940 personnes ont perdu la vie sur les routes du continent l’an dernier. Le recul existe, mais il traîne, à peine 2 % de moins qu’en 2023, très loin de l’objectif européen de diviser ce total par deux d’ici 2030.
Or, dans la quasi-totalité des drames, la mécanique n’est pas en cause. La Commission chiffre à près de 95 % la part des accidents où l’erreur humaine joue un rôle. Sur autoroute, la fatigue reste la première cause d’accidents mortels, à l’origine d’un sinistre sur trois selon la Sécurité routière. Une seconde passée à lire un message à 130 km/h, et la voiture file sur 36 mètres à l’aveugle. Ce sont ces poignées de secondes que Bruxelles veut effacer.
Le changement va vite se répandre. Chaque année, plus de dix millions de voitures neuves sont immatriculées dans l’Union, d’après les chiffres des constructeurs européens. Aucune autre grande région du monde n’a rendu la surveillance du regard obligatoire à cette échelle, ce qui transforme le continent en essai grandeur nature pour une technologie longtemps réservée à quelques berlines de luxe.
Ce que la caméra voit, ce qu’elle garde
Reste la question qui fâche. Un objectif braqué sur votre visage à chaque trajet, n’est-ce pas une surveillance de trop ? Les autorités européennes assurent que non, et le règlement pose des garde-fous serrés. Le flux vidéo ne sort jamais de l’habitacle. Tout est analysé à l’intérieur de la voiture, en temps réel, puis effacé. Aucune image n’est stockée, aucune n’est transmise au constructeur, à l’assureur ou à la police.
Le dispositif ne fait pas non plus de reconnaissance faciale. Il ignore qui vous êtes, il sait seulement où vous regardez. En sortie, il ne produit qu’un signal binaire : conducteur attentif, ou conducteur distrait. Les défenseurs de la vie privée gardent leurs réserves, rappelant qu’une caméra installée reste une caméra et que les règles peuvent changer. Pour l’heure, le texte européen interdit formellement d’exploiter ces données à d’autres fins, une ligne que devront respecter les fabricants spécialisés comme Smart Eye ou Seeing Machines qui équipent déjà la plupart des modèles.
Le freinage d’urgence s’occupe aussi des piétons
La caméra anti-distraction n’arrive pas seule. Le 7 juillet ouvre une nouvelle étape du vaste règlement européen sur la sécurité, le GSR, qui s’applique par vagues successives depuis 2022. Le même jour, le freinage automatique d’urgence devra savoir repérer et éviter les piétons et les cyclistes, plus seulement les autres voitures.
La liste s’allonge autour du conducteur. Un assistant signale déjà quand vous franchissez la limite de vitesse. Une boîte noire enregistre les instants qui précèdent un choc. Le maintien dans la voie corrige les écarts de trajectoire. Petit à petit, la voiture européenne se mue en copilote permanent, qui observe la route autant que celui qui tient le volant.
Votre vieille voiture, elle, ne bougera pas
Une précision soulagera ceux qui n’ont rien prévu d’acheter : rien de tout cela ne vise les véhicules déjà en circulation. Personne ne viendra visser une caméra sur votre modèle de 2015. L’obligation concerne uniquement les voitures neuves qui quitteront les concessions à partir de mardi. Les constructeurs, eux, ont eu deux ans pour s’organiser, puisque la mesure s’appliquait déjà depuis juillet 2024 aux nouveaux modèles homologués.
La marche suivante est déjà dessinée. Le même règlement impose désormais une prise standardisée pour brancher un éthylotest antidémarrage, et les autorités promettent de rouvrir le dossier de l’alcool au volant. La caméra qui s’allumera mardi n’est donc pas un aboutissement, mais la première d’une longue série d’yeux électroniques qui vont s’inviter dans nos habitacles.