Il y a quelques semaines, Yann Chaussinand expédiait un marteau de 7,26 kilos à 82,44 mètres et rayait des tablettes un record de France resté debout un quart de siècle. Dimanche, dans un hameau du Puy-de-Dôme, il a empoigné une cuvette de WC de dix kilos et l’a envoyée à 11,80 mètres. Deux engins, deux mondes, le même bras droit.
La fête du pain et sa curiosité locale
La scène se déroule à Ternant, une poignée de maisons rattachées à la commune d’Orcines, sur les pentes du puy de Dôme. Chaque été, l’association Les Amis de Ternant y monte sa fête du pain : vide-grenier, fournée au four communal, buvette. Et une attraction qui attire désormais plus de monde que le reste, le championnat du monde de lancer de toilettes. Cette édition a réuni plus de cinquante concurrents sur l’aire de lancer, devant un public venu de tout le département.
L’épreuve se décline en trois catégories. Les enfants s’attaquent à une cuvette en plastique, les femmes à un modèle de sept kilos, les hommes à un bloc de céramique de dix kilos. Rien d’officiel là-dedans, aucune fédération pour homologuer quoi que ce soit. Juste un gag de village qui, au fil des éditions, est devenu le rendez-vous que personne ne veut manquer.
Dix kilos de céramique, pieds derrière la ligne
Sous ses airs de blague, le concours a ses règles. Défense de pivoter sur soi comme un vrai lanceur de marteau, histoire que la porcelaine ne finisse pas dans la foule. Le concurrent garde les pieds derrière une ligne, à la façon d’un lancer de poids, puis se dégage une fois la cuvette partie. Pour être validé, le jet doit retomber à l’intérieur d’un couloir balisé au sol.
C’est là que l’écart s’est creusé. Le record masculin, établi en 2024, plafonnait à 8,30 mètres. Chaussinand l’a effacé de trois mètres et demi, à 11,80 mètres, sous les applaudissements. À l’échelle d’un concours de hameau, une telle marge ressemble à un gouffre. Les radios locales comme RVA, présentes sur place, ont parlé d’un jet impressionnant, presque incongru au milieu des lancers approximatifs des amateurs.
La performance a d’autant plus de saveur que la technique du marteau ne se transpose pas. Un marteau file au bout d’un câble, profilé, prévisible. Une cuvette de WC est un bloc irrégulier, lourd, impossible à faire tourner. Il a fallu tout réinventer sur place, sans élan rotatif, avec la seule puissance des bras et du dos.
Un record de France effacé après vingt-six ans
Car derrière le clown d’un après-midi se cache l’un des meilleurs lanceurs que la France ait produits. Né à Clermont-Ferrand en 1998, Yann Chaussinand a grandi à quelques kilomètres de Ternant. Champion méditerranéen espoirs en 2018, il a franchi un cap spectaculaire au printemps 2026.
En mai, au Grand Prix de Los Angeles, il a propulsé son marteau à 82,44 mètres. La marque efface le vieux record national de Gilles Dupray, gravé en juin 2000, et vaut à Chaussinand la meilleure performance mondiale de l’année, selon les classements de World Athletics. Douze mois plus tôt, il avait déjà survolé le concours de Zagreb avec 81,91 mètres. Le lancer de marteau, discipline confidentielle dans l’Hexagone, tient enfin un porte-drapeau capable de bousculer les Polonais et les Hongrois qui trustent les podiums planétaires.
Franchir la barre des 82 mètres n’a rien d’anodin. Chaque saison, une poignée d’hommes seulement, sur l’ensemble de la planète, dépassent ce seuil. En moins de deux ans, l’Auvergnat est passé du statut d’espoir prometteur à celui de meilleur performeur mondial de l’année, une progression rare pour un Français dans les lancers longs.
Le champion qui joue les gros bras au village
Que vient faire un recordman national dans une fête de hameau, à soulever du sanitaire ? Il joue à domicile. Ambassadeur revendiqué du Puy-de-Dôme, Chaussinand n’a jamais coupé le lien avec sa région. Entre deux meetings internationaux, l’été ménage une fenêtre pour souffler, et l’occasion de rendre au territoire un peu de la lumière récoltée sur les stades.
Le calcul sert aussi sa discipline. En une après-midi, le marteau a fait davantage parler dans le Puy-de-Dôme qu’en une saison entière de circuit mondial. Les images du jet à 11,80 mètres ont tourné sur les réseaux sociaux, reprises par La Montagne et les médias régionaux. Difficile de trouver plus belle vitrine pour un sport que le grand public ne croise qu’une fois tous les quatre ans, à la télévision, pendant les Jeux.
Le succès discret des mondiaux de village
Ternant n’a rien inventé. La France collectionne les championnats du monde autoproclamés, du cracher de noyau de cerise au porter d’épouse, en passant par le lancer de tongs. Ces titres sans la moindre valeur sportive prospèrent parce qu’ils réunissent ce que les vraies compétitions ont parfois égaré : de la convivialité, une buvette bien placée, et l’idée que n’importe qui peut se présenter sur la ligne.
À Ternant, la recette fonctionne. L’épreuve, un temps tombée dans l’oubli, a été relancée par l’association locale et gagne des curieux chaque année. Le passage d’un recordman de France lui offre d’un coup une notoriété que trois décennies de fête du pain n’avaient pas suffi à construire.
Reste que la barre est désormais placée très haut. Avec ses 11,80 mètres, Yann Chaussinand laisse aux amateurs de Ternant un record qui devrait tenir un moment. Lui vise autre chose, et de bien plus sérieux : la saison estivale d’athlétisme bat son plein, et son marteau, le vrai, l’attend sur les grands meetings européens.
Sa cible de fond porte un nom, les Mondiaux d’athlétisme, où la France rêve de renouer avec un podium au marteau. En attendant l’automne, Yann Chaussinand aura au moins décroché un titre de champion du monde, même si la fédération internationale ne le reconnaîtra jamais.