Fabiana Blanco s’accrochait au plan de travail de sa cuisine quand les murs se sont refermés sur elle. La fillette de 12 ans venait de quitter en courant la chambre de sa mère. Autour d’elle, un immeuble de dix étages s’affaissait d’un coup. Elle allait passer 32 heures sous le béton, dans le noir total.
Deux séismes en 39 secondes
Le 24 juin, la côte nord du Venezuela a tremblé deux fois de suite. Une première secousse de magnitude 7,2, puis une seconde de 7,5, à peine 39 secondes plus tard, avec des épicentres distants d’une dizaine de kilomètres. L’USGS parle d’un « doublet sismique », ce cas rare où deux ruptures s’enchaînent presque au même instant. C’est le plus violent épisode qu’ait connu le pays depuis 1900.
Depuis, le bilan n’a cessé de gonfler. Les premières heures évoquaient moins de deux cents morts. Deux semaines plus tard, l’ONU recense plus de 3 500 décès, 16 400 blessés et des dizaines de milliers de disparus. Le modèle prédictif de l’USGS n’exclut pas un total supérieur à 10 000. Plus de 250 bâtiments se sont écroulés, surtout dans l’État de La Guaira et à Caracas. Celui de Fabiana, la résidence Ritamar Palace à Caraballeda, s’est effondré sur ses habitants.
La région n’en est pas à son premier drame. La Guaira, l’ancien État de Vargas, avait déjà été ravagée en 1999 par des coulées de boue qui avaient enseveli des quartiers entiers du littoral, l’une des pires catastrophes naturelles de l’histoire vénézuélienne. Vingt-sept ans plus tard, la même bande de terre, coincée entre la mer et la montagne, déblaie de nouveau ses immeubles.
Du ketchup pour rester consciente
Coincée, une fracture au pied gauche, la collégienne a d’abord dégagé sa jambe en repoussant des gravats. C’est là, dans les débris, qu’elle est tombée sur un flacon de ketchup et un sachet de fromage râpé. Elle les a avalés pour ne pas sombrer. Au-dessus de sa tête, les répliques faisaient encore bouger les dalles, et la soif devenait plus dure à supporter que la faim. « J’ai mangé du ketchup et du fromage pour rester consciente », a-t-elle raconté à la BBC après sa sortie.
Son téléphone fonctionnait encore. Fabiana s’est filmée dans l’obscurité, la voix étonnamment posée. « Appartement Ritamar Palace. Il y a eu une secousse, beaucoup de gravats sont tombés. Il n’y a pas de lumière. Personne ne vient nous secourir. Je suis seule. Beaucoup de voisins sont coincés. On a besoin d’aide. » La vidéo, récupérée plus tard sur l’appareil, a bouleversé le pays.
Sa mère la croyait déjà morte
À l’extérieur, Karina cherchait le bon immeuble et ne le trouvait plus. « Je voyais un bâtiment, puis un vide là où se dressait le mien, puis un autre bâtiment », a confié la mère. Elle a couru d’un bout à l’autre de la résidence en hurlant que sa fille était morte. Le magazine PEOPLE rapporte qu’elle s’était « remise à Dieu », résignée à entamer une vie sans Fabiana.
Un bénévole a fini par s’approcher. « Viktor, c’était mon héros », résume Karina. L’homme et les secouristes ont repéré la petite, puis attaqué le béton morceau par morceau. Quand l’ouverture a été assez large, un visage souriant est apparu dans le trou. La scène, relayée par la presse vénézuélienne comme Últimas Noticias, est devenue l’une des rares éclaircies de la catastrophe.
Un pied cassé, rien de plus
Fabiana s’en sort avec cette fracture au pied gauche, quelques coupures et des bleus. Rien d’autre, après 32 heures d’ensevelissement. « Que demander de plus ? Ma fille est vivante », a soufflé sa mère. Les images des retrouvailles, la fillette et sa mère enlacées près d’un brancard, ont tourné en boucle sur les réseaux du pays, à contre-courant du décompte macabre qui s’allongeait ailleurs.
Pourquoi elle a tenu si longtemps
Les spécialistes du sauvetage en milieu effondré ont un mot pour expliquer ces survies : l’espace de vie. Quand une structure s’écroule, certains éléments solides, un plan de travail, une table massive, un cadre de porte, créent une poche vide qui encaisse le choc à la place du corps. En s’agrippant à son comptoir de cuisine, Fabiana s’est probablement ménagé un de ces refuges. La suite dépend de l’air disponible, de l’eau, de la température et des blessures.
Le temps travaille contre les victimes. La plupart des rescapés sont dégagés dans les 24 premières heures, et les chances s’effondrent à chaque jour qui passe, ce que les secours nomment la fenêtre des 72 heures. L’extraction elle-même comporte un danger : après des heures de compression, les muscles écrasés libèrent des toxines qui peuvent déclencher un état de choc, d’où l’obligation de soigner le blessé avant de le sortir. Les secouristes observent aussi qu’un corps d’enfant, plus menu, se loge parfois dans des poches trop étroites pour un adulte. Fabiana, elle, est remontée à la surface à temps.
Les secours toujours dans les gravats
Deux semaines après, la course contre la montre continue. Des équipes américaines de recherche urbaine venues de Fairfax County et du comté de Los Angeles fouillent encore les ruines, épaulées par des sauveteurs dépêchés par la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum. Le bilan, lui, grimpe toujours : CNN décrit des morgues saturées et un décompte des disparus impossible à figer. Des milliers de familles, elles, dorment encore dehors ou sous des abris de fortune. Dans un pays sonné, le sauvetage de la fillette au ketchup tient lieu de miracle. Pour Fabiana, il reste un pied à ressouder et le souvenir de 32 heures dans le noir, un pot de ketchup pour seule provision.