Sur un Mac acheté à Lyon, le nouveau Siri répondra sans broncher. Sur l’iPhone posé juste à côté, non. Apple a présenté un assistant vocal entièrement reconstruit, capable de tenir une vraie conversation et d’agir seul dans les applications, mais les possesseurs d’iPhone en Europe n’y auront pas droit au lancement. Le fabricant désigne un responsable : le règlement européen sur les marchés numériques.
Un assistant qui pense avec Google
Baptisé Siri AI, l’assistant dévoilé le 8 juin à la conférence des développeurs d’Apple n’a plus grand-chose de commun avec la version qui bafouille depuis quinze ans. Il saisit le contexte d’une phrase à l’autre, enchaîne plusieurs demandes d’affilée, lit ce qui s’affiche à l’écran et déclenche des actions à travers les applis. Un exemple montré sur scène : lui demander de retrouver la recette qu’un ami a envoyée par message la semaine passée, puis d’en verser les ingrédients dans la liste de courses, sans toucher au clavier.
Le plus étonnant se cache sous le capot. Ce cerveau ne sort pas des laboratoires de Cupertino : il tourne sur un modèle Gemini taillé sur mesure par Google, fort de 1 200 milliards de paramètres d’après Bloomberg. L’accord entre les deux rivaux a été scellé en janvier. Selon l’agence, Apple débourserait autour d’un milliard de dollars par an pour louer cette intelligence.
Le renversement à un milliard de dollars
Le retournement a de quoi faire sourire. Google verse déjà à Apple, selon les estimations sorties lors de son procès antitrust américain, près de 20 milliards de dollars chaque année pour rester le moteur de recherche par défaut de Safari. Cette fois, les rôles s’inversent : c’est Apple qui sort le carnet de chèques et confie, pour la première fois, le raisonnement de son assistant à un concurrent frontal. Le geste en dit long sur le retard accumulé par la marque à la pomme dans la course à l’intelligence artificielle, elle qui promettait un Siri nouvelle génération depuis 2024 sans jamais réussir à le livrer.
Le texte européen qui coince tout
Reste que des millions d’utilisateurs européens vont rester sur le quai. Dans un communiqué publié le jour même de l’annonce, Apple prévient qu’il ne pourra pas livrer Siri AI dans l’Union avec iOS 27 et iPadOS 27, les mises à jour attendues en septembre en même temps que les prochains iPhone. La cause invoquée : le Digital Markets Act, cette loi censée forcer les mastodontes du numérique à ouvrir leurs plateformes à la concurrence.
L’argument d’Apple tient en quelques phrases. Bruxelles, dit la firme, voudrait qu’elle ouvre l’accès de Siri à n’importe quel assistant tiers, avec la permission de lire les messages, de valider des achats, de fouiller dans les fichiers et de commander les autres applications, le tout sans protection suffisante. « Nous sommes profondément déçus », a réagi Craig Federighi, le patron des logiciels d’Apple, qui agite le risque de voir des assistants concurrents détournés pour aspirer mots de passe et photos. L’entreprise assure avoir imaginé une parade, un intermédiaire baptisé Trusted System Agent, assorti d’un déploiement étalé sur dix-huit mois. La Commission a refusé chaque proposition.
Bruxelles retourne l’accusation
La Commission européenne, elle, raconte l’histoire à l’envers. Par la voix de son porte-parole Thomas Regnier, citée par la presse spécialisée le 10 juin, elle martèle que rien dans le règlement n’interdit à Apple de lancer ses nouveautés sur le continent. Le choix de priver les Européens serait celui d’Apple, et de personne d’autre. Bruxelles reproche au groupe de n’avoir jamais déposé de solution d’interopérabilité conforme aux règles, et d’avoir exigé à la place une dispense pure et simple de ses obligations.
Le bras de fer se joue tout en haut. Tim Cook, le directeur général d’Apple, s’est entretenu le 30 juin par visioconférence avec Henna Virkkunen, la vice-présidente de la Commission chargée de la souveraineté technologique. Preuve que le dossier pèse bien plus lourd qu’une querelle de calendrier.
Un affrontement qui dépasse Siri
Ce blocage n’est qu’un épisode d’une guerre plus large. Depuis l’entrée en vigueur du Digital Markets Act, Apple a déjà écopé d’une amende de 500 millions d’euros, au printemps 2025, pour avoir empêché les développeurs d’orienter leurs clients hors de l’App Store. Google et Meta font face à des procédures comparables. Derrière ces dossiers se cache une question simple : jusqu’où l’Europe peut-elle imposer ses règles à des groupes américains qui pèsent parfois plus lourd que des États entiers ? Washington a haussé le ton à plusieurs reprises contre ce que l’administration américaine dépeint comme un acharnement réglementaire visant ses champions.
Ce que les Français ne verront pas
Dans les faits, l’utilisateur d’iPhone en France se retrouve privé d’une série de fonctions précises : une application dédiée pour relire ses échanges avec l’assistant, une reconnaissance visuelle nettement musclée, des outils d’écriture greffés au système, un mode Siri glissé directement dans l’appareil photo. La montre connectée subit le même sort, faute d’iPhone compatible pour la faire tourner.
Une porte de sortie subsiste, mais elle est étroite. Les Européens pourront goûter au nouveau Siri sur macOS 27 et sur le casque Vision Pro, sans y avoir accès sur les deux appareils qui comptent vraiment au quotidien, l’iPhone et l’iPad. Quant aux développeurs installés dans l’Union, ils ne pourront même pas intégrer ces fonctions à leurs propres applications.
Le verrou s’applique aux 27 pays membres, France comprise, et l’Europe n’est pas seule concernée : la Chine reste elle aussi à l’écart, pour des questions d’autorisation locale. La situation a un parfum de déjà-vu. Apple avait retardé de la même façon l’arrivée de ses premières fonctions d’intelligence artificielle dans l’Union en 2024, en brandissant déjà l’incertitude réglementaire.
Aucune date n’a été posée sur la table pour un éventuel déblocage. Apple répète vouloir poursuivre le dialogue, la Commission attend une offre d’interopérabilité qu’elle juge sérieuse. En attendant, les prochains iPhone débarqueront en septembre dans les rayons français avec un Siri resté au point mort, pendant que les modèles vendus à New York ou à Tokyo, eux, tiendront la conversation.