Le répit aura duré trois semaines. Mercredi, le baril de Brent a repris plus de 3 %, repassant au-dessus de 76 dollars, son plus haut niveau depuis le 23 juin. La cause tient dans un couloir maritime large de 55 kilomètres, à l’autre bout du monde, et dans une trêve entre Washington et Téhéran qui vient de voler en éclats.

Tout s’est enchaîné en une nuit. Les États-Unis ont lancé une série de frappes sur l’Iran et supprimé l’autorisation qui permettait encore à Téhéran de vendre son brut, après des attaques contre trois navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz. Des responsables américains, qataris et saoudiens accusent l’Iran; Téhéran n’a rien revendiqué et dénonce une « violation flagrante » de l’accord signé le 17 juin. Le commandement militaire américain a parlé, lui, de « frappes puissantes » censées protéger « des marins civils innocents dans une voie navigable internationale ». Dans la foulée, le président américain a déclaré la trêve terminée et menacé de rétablir le blocus naval.

Trois semaines de calme avant la rechute

Pour comprendre, il faut remonter au printemps. Le blocage du détroit était devenu réalité début mars, quand les armateurs ont cessé d’y engager leurs pétroliers, faute d’assureurs prêts à couvrir le risque. La même mécanique avait alors propulsé le prix du carburant vers des sommets dans les stations françaises. Un protocole signé mi-juin avait ramené le calme, et les cours étaient redescendus à leurs niveaux d’avant-guerre. Les marchés tablaient même sur un trop-plein de brut, l’OPEP et ses alliés ayant rouvert leurs vannes. Cette hypothèse s’est effondrée en quelques heures, la chaîne CNBC évoquant un bond de plus de 4 % en séance.

Le nœud, c’est l’assurance. Sans garantie contre le risque de guerre, aucun armateur n’engage un pétrolier chargé de dizaines de millions de dollars dans un couloir surveillé par des vedettes iraniennes. Les navires qui renoncent à Ormuz doivent alors contourner par des routes plus longues, quand elles existent, ce qui alourdit la facture du transport avant même que la première goutte n’atteigne une raffinerie.

Un cinquième du pétrole mondial passe par là

Ce couloir pèse pourtant sur la facture de toute la planète. Les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie donnent la mesure. En 2025, près de 20 millions de barils y transitaient chaque jour, brut et produits raffinés confondus, soit environ un quart du pétrole transporté par mer dans le monde. L’Arabie saoudite en fournit près du tiers, devant l’Irak, les Émirats arabes unis, l’Iran et le Koweït. Presque tout ce brut file vers l’Asie, où la Chine et l’Inde absorbent à elles seules près de la moitié des cargaisons. Surtout, les contournements restent maigres: quelques oléoducs saoudiens et émiratis avalent 3 à 5 millions de barils par jour, pas davantage. « Il n’existe aucune alternative pour le Koweït, Bahreïn et l’Irak », résume Jérôme Sabathier, de l’IFP Énergies nouvelles.

L’ambiguïté du lieu envenime tout. Washington et Téhéran n’ont jamais tranché la question de savoir si le détroit est une eau internationale ou un territoire iranien, relève Tony Sycamore, analyste chez IG. De quoi garder les marchés sur le fil, prévient-il, tant que l’Iran choisit d’y faire jouer son levier plutôt que de déclencher un conflit ouvert.

La France paie, même sans être livrée

Voilà le paradoxe qui déroute. Seuls 4 % du brut passant par Ormuz filent vers l’Europe; le reste part vers l’Asie. Un automobiliste de Lille ou de Marseille pourrait donc se croire à l’abri. Il ne l’est pas. Le pétrole se vend sur un marché unique: quand le baril grimpe à Singapour, il grimpe aussi à Rotterdam, et la pompe française emboîte le pas dès le lendemain. Début juillet, le gazole tournait déjà autour de 1,90 euro le litre, le sans-plomb 95 à peine moins, un peu moins de 2 euros pour le SP98, selon les relevés officiels du gouvernement. La chaîne franceinfo cartographiait ces derniers jours des hausses station par station et quelques ruptures d’approvisionnement, séquelles du printemps.

Le gaz suit le même chemin. Près d’un cinquième du gaz naturel liquéfié de la planète emprunte Ormuz, l’essentiel venant du Qatar, deuxième exportateur mondial. L’Europe n’en tire que 7 % de ses importations, mais son prix se fixe lui aussi à l’échelle du globe. Au 1er juillet, le tarif réglementé du gaz avait déjà repris quelques points en France. Un nouvel accès de fièvre sur les hydrocarbures tomberait au pire moment pour des ménages qui commençaient à peine à souffler.

Les analystes parient sur des prix durablement hauts

La durée, personne ne s’avance à la chiffrer, mais les prévisions penchent du même côté. Saul Kavonic, du cabinet MST Financial, estime que l’Iran « compte bien verrouiller son contrôle sur le détroit dans les prochaines semaines », au point que le trafic pourrait rester « sous la moitié de son niveau d’avant-guerre pendant des mois ». L’Agence internationale de l’énergie prévient qu’une interruption prolongée rendrait « quasiment inutilisables » les capacités de production de secours de la planète, concentrées en Arabie saoudite. Les États-Unis peuvent bien ouvrir un peu plus les vannes de leur pétrole de schiste, le Brésil et le Guyana aussi, rien de tout cela n’arrive du jour au lendemain.

Reste une date à cocher. La décision du Trésor américain interdit toute nouvelle transaction sur le pétrole iranien à compter du 17 juillet. D’ici là, chaque annonce venue du Golfe se lira directement sur les panneaux lumineux des stations-service. Pour les vacanciers qui bouclent leur départ, le plein de la fin juillet pourrait coûter nettement plus cher que celui de juin.