Douze euros. C’est la pénalité que la France colle désormais sur chaque vêtement vendu par les géants de la mode chinoise à bas coût. La mesure est entrée en vigueur le 1er juillet, et elle vise en priorité les paniers Shein, Temu et AliExpress que des millions de Français remplissent chaque semaine.

Une loi qui vise la Chine, pas Zara

Le Parlement a adopté ce texte le 29 juin, au bout de deux ans et demi de navette. Baptisée loi contre la mode ultra-express, elle cible explicitement les plateformes qui déversent des milliers de références nouvelles chaque jour à des prix planchers. Les sénateurs ont pris soin d’ajuster la définition pour épargner les enseignes européennes comme Zara, Kiabi ou Primark, et concentrer le tir sur les acteurs venus d’Asie.

Le principe repose sur un malus environnemental. Chaque produit concerné écope de 12 euros en 2026, un montant programmé pour grimper jusqu’à 20 euros en 2030. Un garde-fou limite la pénalité à la moitié du prix hors taxe, afin qu’elle ne dépasse jamais la valeur de l’article. Une robe affichée 8 euros ne peut donc pas être surtaxée de 12 euros, mais de 4 au maximum. Une partie des sommes récoltées ira financer la collecte et le recyclage des textiles.

Publicité interdite, influenceurs compris

Le volet le plus offensif touche la communication. La loi bannit toute publicité pour ces marques, y compris les partenariats avec des influenceurs, un canal devenu central dans leur conquête du public jeune. La Commission européenne a toutefois émis des réserves sur ce point, jugeant qu’une interdiction ciblée pourrait heurter le droit du marché unique. Le bras de fer juridique ne fait que commencer.

Les défenseurs du texte avancent deux motifs. L’environnement d’abord, avec des vêtements portés quelques fois puis jetés, dont la production et le transport pèsent lourd. L’emploi ensuite, car la filière textile française et ses commerces de proximité réclamaient depuis des années un rempart contre des prix impossibles à concurrencer. Les opposants, eux, redoutent une facture reportée sur les ménages les plus modestes, premiers clients de ces plateformes.

Et trois euros de plus à la douane

Le même jour, un second coup est tombé, à la frontière cette fois. Jusqu’au 30 juin, un colis de moins de 150 euros expédié depuis un pays hors de l’Union entrait sans le moindre droit de douane. Cette exemption a disparu. Bruxelles la remplace par un droit forfaitaire de 3 euros par article, quelle que soit la nature du produit.

Le calcul se fait par catégorie de la nomenclature douanière, pas colis par colis. Un paquet réunissant un tee-shirt, une paire d’écouteurs et une bague compte pour trois catégories, donc 9 euros de droits. Trois tee-shirts identiques ne pèsent qu’une catégorie, soit 3 euros. La Commission européenne encaisse ce droit et en reverse un quart au pays qui dédouane le colis. Pour le client, sur une commande à 10 euros, la surcharge approche le tiers du prix affiché.

Près de 6 milliards de colis en cause

Le volume donne le vertige. En 2025, environ 5,9 milliards de petits colis ont franchi les frontières de l’Union, dont 97 % expédiés depuis la Chine, selon la Commission européenne. La France en absorbe une part massive. Le nombre d’articles concernés est passé de 170 millions en 2022 à 828 millions en 2025, pour une valeur de 5,58 milliards d’euros, rapporte franceinfo.

Paris n’a pas attendu Bruxelles pour agir. Une taxe nationale de 2 euros par article, créée par la loi de finances, s’appliquait déjà depuis le 1er mars. Le gouvernement l’a suspendue le 1er juillet pour éviter d’empiler deux prélèvements sur le même paquet, laissant le droit européen prendre le relais. Bercy revendique un rôle de moteur dans ce durcissement continental.

Shein et Temu ont déjà la parade

Reste un détail qui change tout. Trois semaines après le lancement de la taxe française, Shein et Temu avaient déjà réorganisé leur logistique. Leurs avions cargos se sont mis à atterrir à Liège, à Amsterdam ou en Pologne, des points d’entrée qui n’appliquaient pas la taxe hexagonale. Les colis rejoignaient ensuite la France par camion. Shein a même bâti un entrepôt géant à Wroclaw, en Pologne.

Résultat, selon des spécialistes de la logistique cités par France Bleu, la manœuvre a surtout fragilisé les acteurs français du secteur sans entamer les ventes des plateformes. Le droit de douane européen ferme cette faille des frontières, puisqu’il frappe le colis peu importe son point d’entrée dans l’Union. Mais les deux géants asiatiques ont montré une capacité d’adaptation redoutable, et les derniers mois invitent à la prudence sur les effets réels des barèmes.

Ce qui attend encore les plateformes

La liste n’est pas close. Bercy annonce l’arrivée, en novembre 2026, d’une redevance de gestion européenne destinée à couvrir le coût du traitement douanier. Son montant, estimé autour de 2 euros, se négocie encore entre les Vingt-Sept. Le droit forfaitaire de 3 euros, lui, reste provisoire. Il tiendra jusqu’au 1er juillet 2028, date à laquelle les colis basculeront vers les droits de douane classiques, calculés selon le type de marchandise.

La France n’agit pas seule. De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis ont supprimé en 2025 leur propre seuil d’exonération pour les petits envois, coupant l’accès en franchise au marché américain. Prochaine échéance côté européen, le 1er novembre, quand la redevance de gestion doit entrer en scène. D’ici 2028, le colis à prix cassé aura perdu pour de bon son passe-droit fiscal.