Deux minutes et quarante-deux secondes. Voilà le gouffre que Tadej Pogacar a creusé en une seule après-midi de Pyrénées. Jeudi, sur les pentes du Tourmalet, le Slovène a roulé si fort que la sixième étape du Tour de France s’est résumée à un homme seul face à la montagne.
Sur le Tourmalet, plus personne pour suivre
Le scénario a basculé dans le Tourmalet, ce col où le Tour vient chercher ses patrons depuis plus d’un siècle. Pogacar a placé une accélération sèche, et personne n’a pu prendre sa roue. Ni dans la montée, ni dans la descente vers la vallée. Le champion du monde a filé seul jusqu’à Gavarnie-Gèdre, un site que la Grande Boucle utilisait pour la première fois comme ligne d’arrivée.
La journée, longue de 186 kilomètres depuis Pau, avait enchaîné les pièges, col d’Aspin puis Tourmalet, avant une dernière montée de près de dix-neuf kilomètres vers le cirque classé au patrimoine mondial. Rien n’a entamé le rythme du Slovène. « J’ai eu quelques flashs de mon ascension du Tourmalet en 2023 », a raconté Pogacar à l’arrivée. « Je ne pensais pas reprendre le maillot jaune aujourd’hui, j’ai simplement tout donné. »
Le Tourmalet, 2 115 mètres au sommet, a vu défiler tous les grands noms du cyclisme depuis 1910. C’est là, historiquement, que le Tour aime désigner ses futurs vainqueurs. Pour Pogacar, ce succès en solitaire est une victoire d’étape de plus sur la Grande Boucle, la vingt-troisième de sa carrière selon les décomptes de la presse spécialisée, et un pas net vers un cinquième sacre final.
Un maillot jaune et un Tour déjà déséquilibré
Au classement général, la hiérarchie s’est dessinée d’un coup. Pogacar récupère le maillot jaune avec 2 minutes et 42 secondes d’avance sur Jonas Vingegaard, rapporte Eurosport. Le Danois, double lauréat de l’épreuve en 2022 et 2023, a rendu les armes dans le Tourmalet sans jamais parvenir à revenir sur son rival.
Derrière, l’équipe UAE verrouille déjà le podium provisoire. Le classement officiel de l’épreuve place Isaac Del Toro, coéquipier du maillot jaune, à la troisième marche provisoire. Le message envoyé au peloton est rude : après six jours de course à peine, le favori compte l’équivalent d’un col d’avance sur son premier poursuivant. La bagarre ne porte plus vraiment sur la victoire finale, mais sur les deux marches qui l’accompagneront à Paris.
Pour Vingegaard, la journée laisse un goût amer. Le grimpeur de la Visma comptait sur les Pyrénées pour poser un premier jalon. Il a fini deuxième, solide, mais sans la moindre réponse à opposer quand Pogacar a haussé le ton. La presse spécialisée posait déjà, jeudi soir, une question qui fâche : le Tour est-il plié avant même d’avoir atteint les Alpes ? Deux minutes et quarante-deux secondes ne se refont pas d’un claquement de doigts, surtout face à un coureur qui n’a quasiment jamais faibli en montagne.
À 19 ans, Paul Seixas fait déjà rêver la France
Et puis il y a lui. Pendant que les cadors se jaugeaient, un garçon de 19 ans a tenu le rythme des meilleurs grimpeurs de la planète. Paul Seixas a terminé cinquième de l’étape, premier Français sur la ligne, et pointe désormais sixième au général à 3 minutes et 55 secondes. Peu de monde lui promettait pareille place pour son tout premier grand tour.
Le Lyonnais, né en septembre 2006, est le plus jeune coureur engagé sur le Tour depuis 1937, souligne franceinfo. Un statut qui ne fait pourtant pas de lui un débutant. Cette saison, il a déjà remporté la Flèche Wallonne, le Tour du Pays basque et la Faun-Ardèche Classic, après avoir écrasé le Tour de l’Avenir l’été dernier, la course qui révèle les futurs cracks. Son équipe, Decathlon CMA-CGM, vit un joli Tour : deux jours plus tôt, le sprinteur Olav Kooij lui avait offert une victoire d’étape.
Sur les pentes pyrénéennes, les banderoles tricolores ont fleuri à mesure que Seixas grimpait. Le public, connaisseur, a compris qu’il assistait peut-être aux débuts d’un futur patron. Le coureur, lui, avance sans forfanterie. Parti de Barcelone le 4 juillet pour son premier grand départ, il répète depuis des mois une seule ambition : jouer le classement général, sans se disperser. Rares sont les néophytes à tenir cette ligne dans le grand bain du Tour.
Le symbole dépasse le simple résultat sportif. Aucun Français n’a gagné le Tour depuis Bernard Hinault, en 1985. Quarante et un ans que le pays attend, encaisse les faux espoirs et regarde passer des générations de seconds rôles. Voir un adolescent s’accrocher aux basques de Pogacar dans le Tourmalet, même à distance, a suffi à ranimer cette vieille attente le long des routes de montagne.
La montagne n’a pas fini de trier
La course ne fait pourtant que commencer. Après cette première explication dans les Pyrénées, le peloton va souffler quelques jours avant de replonger dans la haute montagne, terrain où Pogacar ira chercher son cinquième maillot jaune. Pour Seixas, l’enjeu change de nature. Il ne s’agit plus de briller, mais de durer.
À 27 ans, Pogacar court après un cinquième succès qui le hisserait au niveau des monstres sacrés du cyclisme, Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain, seuls détenteurs de cinq Tours. Autant dire que l’enjeu, pour lui, dépasse de loin une étape pyrénéenne.
Un jeune coureur peut illuminer une première semaine et payer l’addition dans la troisième, quand les Alpes réclament leur dû. Les organisateurs ont prévu un final taillé pour les grimpeurs avant l’arrivée à Paris. Chaque étape de montagne dira si le prodige lyonnais tient la distance, ou si la France devra, une fois encore, ronger son frein jusqu’à l’an prochain.