Un salaire de 190 000 dollars par an, et toujours pas de quoi acheter un studio. À San Francisco, des ingénieurs qui comptent parmi les mieux payés du pays renoncent à devenir propriétaires. La cause tient en deux lettres : l’IA, dont les fortunes nouvelles ont fait dérailler tout le marché du logement.

Le New York Times a recueilli ces derniers jours les témoignages de salariés du numérique touchant plus de 180 000 dollars par an, incapables de trouver un bien à leur portée. Dans presque n’importe quelle autre ville américaine, ce revenu ouvre les portes d’une belle maison. Ici, il ne suffit même plus à entrer dans la course.

Une villa à 8 millions partie pour 15

Le printemps a pulvérisé les records. Une demeure de six chambres et 530 mètres carrés, affichée à 7,95 millions de dollars dans le quartier huppé de Cow Hollow, a trouvé preneur à 15 millions, presque le double. Le San Francisco Standard y voit la plus grosse surenchère enregistrée dans la ville depuis le début du siècle.

Le cas n’a rien d’isolé. Sur les quatre premiers mois de 2026, neuf maisons se sont vendues à plus de deux millions de dollars au-dessus de leur prix affiché, a recensé la chaîne locale KTVU. Le prix au mètre carré, lui, a grimpé à près de 12 900 dollars en mai, environ 2 000 de plus qu’il y a neuf mois, d’après les relevés de l’agence Compass.

2 000 entreprises d’IA sur quelques rues

Pourquoi cette flambée ? Parce que la richesse se concentre sur un mouchoir de poche. San Francisco abrite plus de 2 000 entreprises d’intelligence artificielle, selon la plateforme de données Tracxn. OpenAI et Anthropic, les deux poids lourds du secteur, y ont installé leur siège et avancent l’un comme l’autre vers une entrée en Bourse.

Or une introduction réussie transforme des salariés en millionnaires du jour au lendemain. Des chercheurs de la Rice University ont montré que la liquidité soudaine offerte aux actionnaires lors d’une entrée en Bourse se déverse directement dans l’économie locale, immobilier en tête. La seule perspective nourrit déjà les enchères.

La plupart de ces acheteurs paient comptant. « Même si leurs actions perdaient la moitié de leur valeur, ces gens resteraient riches », résume Cynthia Traina, agente immobilière citée par Real Estate News. Difficile, dans ces conditions, de lutter avec un crédit classique.

Le loyer moyen passe les 4 000 dollars

Les locataires encaissent la même vague. Pour la première fois, le loyer moyen a franchi la barre des 4 000 dollars par mois, rapporte KTVU. Un simple deux-pièces se négocie désormais autour de 4 060 dollars, soit près de 3 700 euros, en hausse de 22 % sur un an. Habiter la ville n’a jamais coûté aussi cher.

Côté achat, les chiffres varient selon les méthodes de calcul. Redfin évoque une médiane autour de 1,7 million de dollars et la plus forte hausse en huit ans, quand Compass relève un pic à 2,2 millions en mai, un record absolu. Dans les deux cas, la progression sur un an dépasse 16 %.

Pour prendre la mesure de l’écart, 1,7 million de dollars équivaut à près de 1,55 million d’euros, de quoi s’offrir plusieurs appartements dans la plupart des métropoles françaises. À San Francisco, la même somme achète une maison sans prétention, à condition de ne pas se faire souffler le bien par une enchère plus agressive.

Même les petits budgets trinquent

La flambée ne touche pas que les villas. D’après Compass, tout ce qui s’affiche au-dessus du million de dollars trouve rapidement preneur, et cela représente l’essentiel du marché. Sous ce seuil subsistent environ huit mois de stock, essentiellement de petits appartements situés dans les secteurs les moins prisés. Les primo-accédants, eux, voient déjà les prix d’entrée grimper de 10 % en un an, de quoi les pousser à chercher plus loin, dans les villes voisines.

Les économistes redoutent le retour de flamme

Tout le monde ne crie pas victoire. Mike Simonsen, économiste en chef de Compass, rappelle qu’une part de cette richesse vient d’entreprises cotées de longue date, à l’image de Nvidia, en Bourse depuis vingt-sept ans et propulsée récemment à plusieurs milliers de milliards de dollars. « Le marché connaît une envolée générale, mais plusieurs risques pourraient l’interrompre à tout moment », prévient-il.

Daryl Fairweather, économiste en chef de Redfin, ne voit pas la pression retomber tant que deux ingrédients resteront réunis : une demande d’acheteurs très aisés et un nombre de logements disponibles trop faible. « Les guerres d’enchères ne s’apaiseront que si l’offre s’améliore vraiment ou si la demande faiblit, et je ne vois arriver ni l’un ni l’autre », a-t-elle déclaré.

À Seattle, le scénario inverse

La preuve que rien n’est acquis se trouve plus au nord. Dans l’État de Washington, plus de 11 000 emplois du secteur technologique ont disparu depuis mai 2025, sur fond de réorganisations liées à l’IA chez Amazon, Oracle ou Meta. Résultat, les ventes de biens haut de gamme reculent à Seattle quand elles bondissent de près de 46 % à San Francisco.

Le phénomène déborde la baie californienne. À l’échelle du pays, le prix médian d’une maison de luxe a atteint 1,37 million de dollars fin mai, en hausse de 4,7 % sur un an selon Redfin, quand les logements ordinaires ne progressaient que de 1,5 %. Tampa et Miami caracolent en tête, portées par un afflux de nouveaux fortunés.

Reste la question qui hante agents et acheteurs : jusqu’où ? Si OpenAI ou Anthropic franchissent le pas de la Bourse d’ici 2027, une nouvelle vague de millionnaires débarquera sur un marché déjà à bout de souffle. En attendant, ceux qui gagnent 180 000 dollars par an continueront de chercher, souvent en vain.