Quatre-vingt-dix secondes pour transformer une pièce en chambre froide, sans tuyau ni fenêtre à ouvrir. La vidéo tourne en boucle sur Facebook, YouTube et TikTok depuis le début de l’été. Le petit boîtier promet un miracle qu’il ne tient pas.
Derrière ces démonstrations hypnotiques se cache l’un des pièges les plus rentables de la saison. En France, ces faux climatiseurs ont déjà coûté plus de 5 millions d’euros aux acheteurs, d’après la Répression des fraudes. La canicule qui écrase le pays cette semaine leur sert de carburant: quand le thermomètre grimpe, la tentation de cliquer grimpe avec lui.
Des ingénieurs de la NASA, vraiment ?
Le script ne change jamais. Un appareil gros comme une boîte à chaussures, présenté comme « conçu par d’anciens ingénieurs de la NASA », capable de rafraîchir un salon entier en une minute trente. Prix barré, compte à rebours, avis clients enthousiastes à la chaîne. Souvent, la démonstration elle-même sort d’un générateur d’images ou de vidéos par intelligence artificielle, ce qui explique ces panaches de givre parfaits qu’aucun ventilateur n’a jamais produits.
Ces annonces ne surgissent pas par hasard. Les régies publicitaires récompensent ce qui retient l’attention, et une vidéo de givre miraculeux fait mouche quand il fait 38 degrés. Le régulateur britannique de la publicité, l’ASA, a fini par prévenir les consommateurs: ces produits sont « trop beaux pour être vrais ». De l’autre côté de la Manche, la même promesse circule sous l’étiquette du « climatiseur sans tuyau », vendu jusqu’à 600 euros sur les réseaux sociaux d’après l’UFC-Que Choisir.
Dedans, un filtre mouillé et un ventilo
Restait à ouvrir la bête. Le journaliste Boris Cassel, pour l’UFC-Que Choisir, s’y est collé devant les caméras de France 2. À l’intérieur du prétendu climatiseur: un bac à remplir d’eau et de pains de glace, un filtre qui s’imbibe, un ventilateur qui pousse l’air à travers cette éponge. La BBC a ouvert un modèle concurrent et trouvé la même chose, des lamelles de carton qui se gorgent d’eau au passage du courant d’air.
Ces appareils portent un vrai nom: des rafraîchisseurs d’air par évaporation. Ils existent depuis des décennies et ne cachent rien de magique. Leur principe tient en une phrase, souffler de l’air sur une surface humide abaisse un peu la température juste devant l’appareil. Les mesures indépendantes sont sans appel, à peine 2 degrés de moins après vingt minutes, et seulement dans un rayon minuscule.
Pourquoi le froid ne reste pas
C’est ici que la physique enterre l’argumentaire. Un vrai climatiseur ne fabrique pas de froid, il déménage la chaleur. Un compresseur, un fluide frigorigène et un tuyau d’évacuation expédient l’air chaud dehors, par la fenêtre. Retirez le tuyau, et la chaleur reste prisonnière de la pièce.
Un boîtier fermé n’évacue donc rien du tout. Son moteur consomme de l’électricité et relâche même un peu de chaleur supplémentaire dans la chambre. Le rafraîchisseur, de son côté, injecte de l’humidité dans l’air. Dans un logement clos, en pleine vague de chaleur, cette humidité alourdit l’atmosphère et accentue la sensation d’étouffement. L’engin ne rend à peu près service que là où personne n’en a besoin, dehors, dans un air sec et bien ventilé.
Le contraste avec un appareil honnête saute aux yeux. Un climatiseur mobile qui refroidit vraiment une pièce coûte entre 300 et 600 euros, pèse plusieurs kilos et se reconnaît à son gros tuyau blanc coincé dans l’entrebâillement d’une fenêtre. Rien à voir avec le gadget de poche filmé sur les réseaux.
200 sites et 5 millions envolés
L’affaire resterait anecdotique si elle ne ratissait pas si large. La DGCCRF a recensé plus de 200 faux sites spécialisés dans ces climatiseurs fantômes, avec plusieurs dizaines de nouvelles pages ouvertes chaque jour. Le temps d’en fermer une, trois autres réapparaissent sous un nom différent.
Le modèle économique désarme par sa simplicité. Le même gadget s’achète une dizaine d’euros sur des plateformes comme AliExpress ou Temu. Les revendeurs le commandent en gros, le rebaptisent Epicooler, Coolizi, Breezo ou Cooling Ace, lui inventent une légende et l’écoulent à 40, 80, parfois près de 90 euros, « promotion » affichée en rouge. Quand le colis arrive, s’il arrive, l’acheteur déballe un ventilateur. Beaucoup ne reçoivent jamais rien. En plus des euros perdus, ces boutiques éphémères récupèrent un numéro de carte bancaire et une adresse, deux informations qui se revendent ensuite.
Ce qu’il faut vérifier avant de payer
Quelques réflexes suffisent à couper l’herbe sous le pied de ces vendeurs. Une pièce entière refroidie par un objet de poche, sans la moindre évacuation, relève de l’impossible: la promesse seule devrait suffire à refermer l’onglet. Les mentions « technologie secrète » ou « brevet de la NASA », les fautes d’orthographe, les avis cinq étoiles trop lisses et les vidéos de démonstration un peu trop parfaites trahissent une boutique montée à la va-vite pour revendre au prix fort un objet trouvé ailleurs pour quelques euros.
Quand le mal est fait, la Répression des fraudes conseille de réclamer à sa banque une rétrofacturation, ce remboursement forcé prévu lorsqu’un marchand ne livre pas ou refuse de rembourser. Le site peut ensuite être signalé sur la plateforme publique SignalConso, ou sur PHAROS pour les cas les plus flagrants.
La chaleur, elle, ne desserre pas son étreinte. Neuf départements sont passés en vigilance rouge et l’Île-de-France a basculé à son tour, ce qui promet aux escrocs des semaines entières de clients à cran. Pour tenir sans se faire plumer, les gestes gratuits gardent l’avantage: volets clos le jour, courant d’air la nuit, un ventilateur ordinaire et un linge humide devant. Et pour ceux qui rêvent d’une vraie climatisation, elle passera toujours par un tuyau qui ressort par la fenêtre.