272 Ghanéens envoyés au front depuis 2022, 55 morts, et ce n’est qu’un pays sur 36. Le ministre des Affaires étrangères du Ghana vient de lever le voile sur un réseau de recrutement qui attire des Africains en Russie avec des promesses d’emploi, avant de les expédier sur les lignes de front ukrainiennes.
Des promesses d’emploi, des tranchées en retour
Samuel Okudzeto Ablakwa, chef de la diplomatie ghanéenne, a détaillé l’ampleur du phénomène jeudi 27 février après une visite officielle à Kiev. « 272 Ghanéens sont soupçonnés d’avoir été attirés au combat depuis 2022, dont environ 55 ont été tués et 2 capturés comme prisonniers de guerre », a-t-il écrit sur le réseau social X, selon le Guardian. Le schéma se répète : des recruteurs proposent des contrats de travail en Russie, parfois dans la sécurité ou le BTP. Une fois sur place, les hommes se retrouvent incorporés dans des unités combattantes et envoyés en Ukraine.
Le ministre ukrainien des Affaires étrangères Andrii Sybiha, lors d’un point presse commun mardi, a posé un chiffre plus large, rapporté par le Guardian et la Deutsche Welle : 1 780 Africains originaires de 36 pays différents combattent actuellement dans les rangs de l’armée russe. Moscou dément tout recrutement illégal de ressortissants étrangers.
Le dark web comme bureau de recrutement
Le Ghana n’est pas un cas isolé. En Afrique du Sud, l’affaire a pris une tournure politique retentissante. Duduzile Zuma-Sambudla, fille de l’ancien président Jacob Zuma et députée de son parti uMkhonto weSizwe, fait l’objet d’une enquête de police, comme le rapportent le Guardian et le site sud-africain News24. Sa propre sœur, Nkosazana Zuma-Mncube, l’accuse d’avoir recruté 17 hommes, dont 8 membres de leur famille, sous de faux prétextes. Les hommes auraient signé des contrats rédigés en russe qu’ils ne comprenaient pas, pensant participer à un programme de formation paramilitaire. Deux Sud-Africains sont morts sur le front, selon le ministère des Affaires étrangères sud-africain. La plupart des 17 ont depuis été rapatriés.
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Au Kenya, un rapport des services de renseignement estime à plus de 1 000 le nombre de Kenyans recrutés pour combattre aux côtés de la Russie, selon le Guardian. Vingt-sept d’entre eux ont été secourus après s’être retrouvés bloqués sur le territoire russe. Le ministre kényan des Affaires étrangères Musalia Mudavadi prévoit de se rendre à Moscou en mars pour aborder le sujet directement avec les autorités russes.
« Ce n’est pas notre guerre »
Face à l’ampleur du phénomène, Accra a annoncé un plan en plusieurs volets. Le gouvernement ghanéen compte intensifier les campagnes de sensibilisation publique et « traquer et démanteler tous les réseaux de recrutement illégaux opérant sur le dark web » dans sa juridiction. « Ce n’est pas notre guerre et nous ne pouvons pas permettre que notre jeunesse serve de bouclier humain pour d’autres », a martelé Ablakwa.
Les deux prisonniers de guerre ghanéens capturés par l’Ukraine ont eux-mêmes lancé un avertissement aux jeunes de leur pays, les exhortant à ne pas se laisser tenter par des incitations financières.
Un phénomène qui dépasse le continent africain
Le recrutement de combattants étrangers par la Russie n’est pas nouveau, mais son ampleur africaine l’est. Avant 2022, Moscou s’appuyait principalement sur le groupe Wagner pour ses opérations extérieures, du Mali à la Syrie. La guerre en Ukraine a changé la donne : les pertes massives subies par l’armée russe ont créé un besoin de main-d’œuvre militaire que les mobilisations internes ne suffisent plus à combler, selon les analyses de la Deutsche Welle. L’Inde et le Népal ont signalé des cas similaires dès 2024. Le Sri Lanka a rapatrié plusieurs dizaines de ses citoyens recrutés sous de fausses promesses.
À titre de comparaison, lors de la guerre civile syrienne, des combattants étrangers avaient rejoint différentes factions, mais rarement sous couvert de contrats de travail civils. Le mode opératoire actuel se distingue par son aspect systématique et son exploitation de la précarité économique dans les pays ciblés.
Moscou nie, les preuves s’accumulent
Les autorités russes rejettent toute accusation de recrutement illégal de citoyens africains. Le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a qualifié ces allégations de « sans fondement », rapporte le Guardian. Cette position se heurte aux témoignages directs des rescapés et aux déclarations officielles de plusieurs gouvernements africains.
Le Ghana, qui entretient des liens économiques et diplomatiques avec la Russie, marche sur une ligne délicate. Le pays a voté en faveur des résolutions de l’ONU condamnant l’invasion de l’Ukraine, tout en maintenant un dialogue avec Moscou. Cette affaire de recrutement met à l’épreuve cet équilibre.
Le prochain rendez-vous diplomatique sur ce dossier est attendu en mars, avec la visite du ministre kényan des Affaires étrangères à Moscou. Plusieurs capitales africaines coordonnent désormais leur pression pour tenter de freiner les filières de recrutement qui continuent d’opérer sur le continent.