Le 26 juillet 2024, des centaines de millions de téléspectateurs voient un personnage encapuchonné bondir sur les toits de Paris. La silhouette traverse Notre-Dame rénovée, effleure la Tour Eiffel, saute d’un toit à l’autre dans un ballet filmé présenté durant la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. Ce n’est pas un extrait de film : c’est une séquence inspirée d’Assassin’s Creed, franchise phare du groupe Ubisoft, montée pour célébrer Paris devant 1,5 milliard de spectateurs. Dix-huit mois plus tard, le studio français Sandfall Interactive remporte le trophée du jeu de l’année aux DICE Awards. Les deux événements, en apparence sans lien, racontent la même histoire.
Paris 2024 : Ubisoft s’invite à la fête nationale
La séquence Assassin’s Creed lors de l’ouverture des JO de Paris a fait le tour des réseaux sociaux dès sa diffusion, rapportée par IGN et la presse spécialisée internationale. Le comité d’organisation avait délibérément intégré la franchise dans un tableau célébrant la culture française, aux côtés de la haute couture et du patrimoine architectural. Ubisoft est un groupe français, créateur d’Assassin’s Creed, dont les origines remontent à Carentoir en Bretagne.
Pour des centaines de millions de téléspectateurs asiatiques, américains et africains, la première image de la culture française fut celle d’un personnage de jeu vidéo bondissant sur des monuments tricolores. Le Japon avait donné le ton : lors de la passation de flambeau des JO de Rio 2016 à Tokyo 2020, le Premier ministre Shinzo Abe était apparu déguisé en Mario, transformant un jeu vidéo en symbole diplomatique. La France, avec Assassin’s Creed, venait de signer son propre acte de candidature dans cette compétition d’influence culturelle.
Sandfall, cinq trophées à Las Vegas
Le 13 février 2026, à Las Vegas, Sandfall Interactive a remporté cinq prix aux DICE Awards, dont le titre suprême du jeu de l’année, selon PC Gamer. Les autres grands vainqueurs de la soirée étaient Ghost of Yotei, Death Stranding 2 et Blue Prince : des titres issus de studios japonais ou américains dotés de budgets sans commune mesure.
Sandfall a développé Clair Obscur : Expedition 33 avec une équipe d’une cinquantaine de personnes. Le jeu se déroule dans un monde appelé Lumière, à l’esthétique Belle Époque prononcée, où les personnages portent des noms français et affrontent un destin mélancolique. Dans sa critique publiée sur IGN, le journaliste Michael Higham souligne que le jeu « ressemble au familier tout en étant rafraîchissant », avec « une superbe exécution qui lui permet d’apposer son propre tampon sur des idées partagées avec les grands RPG japonais ».
L’État sort l’artillerie lourde
Le 6 février 2026, les fondateurs de Sandfall Interactive recevaient l’Ordre des Arts et des Lettres des mains de la ministre de la Culture. La phrase prononcée lors de la cérémonie, reprise par PC Gamer, résume le basculement : « La République affirme : les jeux vidéo sont une forme d’art majeure et une industrie essentielle. »
En moins de dix-huit mois, le jeu vidéo français est passé du statut de secteur économique toléré à celui de vecteur culturel officiellement promu. C’est un virage que ni le cinéma ni la bande dessinée n’ont opéré aussi vite en leur temps.
Un secteur puissant, mais non sans fragilités
Selon le Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (Sell), la France représente le troisième marché du jeu vidéo en Europe, avec un chiffre d’affaires annuel supérieur à 5 milliards d’euros et plus de 100 000 emplois directs et indirects. Pourtant, début 2025, l’éditeur Nacon a été placé en cessation de paiements. Ubisoft lui-même traverse une période compliquée, plusieurs sorties décevantes ayant pesé sur ses résultats financiers.
Le modèle Don’t Nod face à l’ogre Ubisoft
À côté du géant Ubisoft, des studios comme Don’t Nod (Life is Strange, Banishers) imposent des identités créatives radicalement différentes. En janvier 2026, PC Gamer rapportait que Sandfall avait raflé 8 nominations sur 9 aux Game Developers Choice Awards. Ces trajectoires montrent que le soft power par le jeu vidéo peut emprunter plusieurs chemins.
Los Angeles 2028 comme prochain test
La question n’est plus de savoir si la France peut produire des jeux vidéo qui comptent à l’échelle mondiale. La réponse est documentée. Les JO de Los Angeles 2028 offriront une nouvelle fenêtre. Si la France négocie à nouveau la présence de ses franchises dans la cérémonie, et si un successeur à Clair Obscur émerge des studios hexagonaux d’ici là, le pays pourra revendiquer d’avoir fait du jeu vidéo ce que le cinéma fut au XXe siècle : une industrie culturelle à la fois rentable et symboliquement rayonnante.