42 morts en trois jours. Depuis vendredi 7 mars, le Kenya subit des pluies d’une violence rare qui ont transformé rues, quartiers et routes en torrents de boue. La capitale, Nairobi, concentre à elle seule plus de la moitié des victimes. Le président William Ruto a ordonné le déploiement de l’armée et la distribution de vivres issus des réserves stratégiques du pays.

Nairobi, capitale noyée

Les chiffres donnent la mesure du désastre. Sur les 42 décès confirmés par le ministre des Services publics Geoffrey Ruku dimanche 9 mars, 26 ont été enregistrés dans la seule agglomération de Nairobi, selon l’AFP et Reuters. Les quartiers bas de la ville et les bidonvilles, où vivent des centaines de milliers de personnes dans des habitations précaires, ont été les plus durement frappés.

Les rivières qui traversent la capitale ont débordé de leurs lits, submergeant des maisons entières et charriant des véhicules sur des dizaines de mètres. Samedi, des équipes de secours ont récupéré des corps dans les eaux boueuses qui recouvraient des quartiers entiers, rapporte l’agence Anadolu. Les routes principales sont coupées, les transports paralysés. Kenya Airways a confirmé que plusieurs vols à destination de Nairobi avaient été déroutés vers Mombasa, la grande ville côtière du sud du pays.

L’armée en renfort, les réserves alimentaires débloquées

Face à l’ampleur de la catastrophe, le président Ruto a réagi dès samedi soir. Dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux, il a annoncé le déploiement de soldats pour coordonner les opérations de secours aux côtés des équipes d’urgence civiles. Deux mesures concrètes accompagnent cette mobilisation militaire : la libération immédiate de nourriture provenant des réserves stratégiques nationales et la prise en charge par l’État des frais hospitaliers des blessés soignés dans les établissements publics.

« Ces inondations soulignent une fois de plus le besoin urgent de solutions durables face au défi récurrent des crues dans nos zones urbaines », a déclaré le chef de l’État, cité par Reuters. Le mot « récurrent » résonne comme un aveu. Le Kenya a déjà connu des épisodes similaires en 2024, où des centaines de personnes avaient péri lors de la saison des pluies.

La Croix-Rouge kenyane, mobilisée dans les comtés ruraux voisins de la capitale, a signalé que des centaines de ménages supplémentaires étaient touchés et que de vastes étendues de terres agricoles avaient été détruites. « J’appelle à des efforts conjoints entre le gouvernement et les agences humanitaires pour comprendre pourquoi nous subissons de tels ravages », a lancé Munir Ahmed, porte-parole de l’organisation, à l’AFP.

Le changement climatique, accélérateur de catastrophes

Derrière ces crues meurtrières se dessine un phénomène de fond que les scientifiques documentent depuis plusieurs années. Une étude du réseau World Weather Attribution, publiée en 2024, a établi que le réchauffement climatique avait rendu les épisodes de pluies dévastatrices en Afrique de l’Est deux fois plus probables qu’avant l’ère industrielle. Le mécanisme est identifié : la hausse des températures concentre les précipitations en épisodes plus courts et plus violents, au lieu de les répartir sur des semaines.

Concrètement, Nairobi reçoit en quelques heures ce qui tombait autrefois en plusieurs jours. Les infrastructures de drainage, déjà insuffisantes pour une ville de plus de 4 millions d’habitants en expansion constante, ne peuvent tout simplement pas absorber un tel volume. Les bidonvilles, construits dans les zones inondables le long des cours d’eau, se retrouvent en première ligne à chaque épisode.

Ce cercle vicieux entre urbanisation incontrôlée et dérèglement climatique ne concerne pas que le Kenya. La Somalie et l’Éthiopie voisines subissent elles aussi des épisodes de crues de plus en plus fréquents, rapporte Al Jazeera. Le contraste est saisissant : certaines régions de la Corne de l’Afrique alternent désormais entre sécheresses prolongées et inondations brutales, sans répit entre les deux.

Un bilan qui risque de s’alourdir

Les recherches se poursuivent dans plusieurs comtés du pays, où les eaux n’ont pas encore reflué. La police kenyane, qui compile les bilans locaux, prévient que le nombre de victimes pourrait encore grimper dans les jours à venir, les zones rurales reculées étant difficiles d’accès.

Au-delà du bilan humain, la facture économique s’annonce lourde. Les dégâts aux infrastructures routières, aux réseaux électriques et aux cultures agricoles pourraient freiner une économie déjà fragilisée par la hausse des prix de l’énergie liée au conflit au Moyen-Orient. Le baril de pétrole, qui a franchi les 100 dollars ce lundi, pèse directement sur les coûts de transport et de production alimentaire dans un pays qui importe la quasi-totalité de ses hydrocarbures.

L’Union africaine, qui avait inscrit la question de l’eau à son agenda en février dernier, doit se réunir en session extraordinaire en avril. Les inondations kenyanes pourraient accélérer les discussions sur un fonds continental d’urgence climatique, réclamé depuis des mois par plusieurs chefs d’État de la région.