Deux Oscars pour ses chansons, dix Grammy sur l’étagère, 120 millions d’abonnés sur les réseaux sociaux. À 24 ans, Billie Eilish aurait pu se contenter de régner sur la musique. Elle a choisi de tout compliquer en acceptant le rôle principal dans l’adaptation cinématographique de The Bell Jar, le seul roman de Sylvia Plath, l’un des textes les plus douloureux de la littérature américaine du XXe siècle.

Un projet qui réunit trois poids lourds

C’est le magazine spécialisé Variety qui a révélé l’information ce mercredi 11 mars, confirmée dans la foulée par le site The InSneider et par Deadline. Le projet atterrit chez Focus Features, filiale d’Universal spécialisée dans le cinéma d’auteur (Lost in Translation, Brokeback Mountain, Moonlight). Derrière la caméra, Sarah Polley, réalisatrice et scénariste canadienne oscarisée en 2023 pour l’adaptation de Women Talking. C’est son premier long-métrage depuis cette récompense.

Côté production, le casting est tout aussi soigné. Plan B, la société de Brad Pitt, coproduit le film aux côtés de Joy Coalition (la productrice Joy Gorman Wettels a initié le projet) et de StudioCanal, le géant français du groupe Canal+. C’est Gorman Wettels qui a assemblé le puzzle : elle a réuni Eilish et Polley avant de s’associer à Plan B et StudioCanal, puis Focus Features a rejoint l’aventure pour la distribution.

Un roman écrit au bord du gouffre

The Bell Jar (traduit en français sous le titre La Cloche de détresse) raconte la descente dans la maladie mentale d’Esther Greenwood, une jeune femme brillante étouffée par les conventions sociales de l’Amérique des années 1950. Le récit est largement autobiographique : Plath y transpose sa propre dépression, ses séjours en institution psychiatrique, ses tentatives de suicide.

Publié en janvier 1963 sous le pseudonyme Victoria Lucas, le livre est sorti un mois à peine avant la mort de son autrice, qui s’est donné la mort à 30 ans. Ce n’est qu’en 1966 que le roman paraît sous le vrai nom de Plath, et en 1971 aux États-Unis, où il devient un succès immédiat. Traduit dans plus de quarante langues, il reste aujourd’hui une lecture incontournable dans les universités anglophones, un texte que des millions de jeunes femmes découvrent chaque année.

Le livre a déjà été porté à l’écran une fois, en 1979, avec Marilyn Hassett dans le rôle principal. Le film, réalisé par Larry Peerce, avait reçu un accueil tiède de la critique et du public. Depuis, plusieurs tentatives d’adaptation ont échoué, dont un projet porté par Kirsten Dunst au début des années 2000 et un autre avec Dakota Fanning vers 2017.

Polley, la réalisatrice qui ne choisit rien au hasard

Sarah Polley n’est pas le genre de cinéaste à enchaîner les projets. Depuis ses débuts derrière la caméra en 2006 avec Away from Her, elle n’a réalisé que quatre films en vingt ans. Chacun a marqué la critique. Stories We Tell (2012), documentaire sur les secrets de sa propre famille, figure régulièrement dans les listes des meilleurs documentaires de la décennie. Women Talking (2022), adapté du roman de Miriam Toews, lui a valu l’Oscar du meilleur scénario adapté.

Son cinéma tourne autour de la mémoire, du trauma et de la parole féminine. Le choix de The Bell Jar s’inscrit dans la continuité directe de cette filmographie. Polley adaptera elle-même le scénario, ce qui suggère une appropriation profonde du matériau, pas une simple commande de studio.

Eilish actrice : la surprise qui n’en est pas vraiment une

L’idée de voir une popstar jouer dans un film d’auteur peut faire lever les yeux au ciel. Sauf que Billie Eilish a déjà prouvé qu’elle pouvait tenir un rôle. En 2023, elle apparaît dans Swarm, la série créée par Donald Glover pour Prime Video. Sa prestation lui vaut le People’s Choice Award de la meilleure performance télévisée de l’année et une nomination aux Independent Spirit Awards. Pas mal pour une musicienne qui n’avait jamais pris de cours de comédie.

La chanteuse a aussi montré un intérêt croissant pour le cinéma sous toutes ses formes. Elle coréalise actuellement un documentaire sur sa dernière tournée avec un partenaire inattendu : James Cameron, le réalisateur de Titanic et Avatar. Le film, intitulé Hit Me Hard and Soft, The Tour, devrait sortir dans le courant de l’année.

L’univers d’Eilish, marqué par l’introspection, l’anxiété et une esthétique sombre assumée, n’est pas si éloigné de celui de Plath. Ses albums explorent la dépression, le rapport au corps, la pression sociale. À une époque où la santé mentale des jeunes est devenue un sujet majeur de santé publique (l’Organisation mondiale de la santé estime que la dépression touche 280 millions de personnes dans le monde, dont une proportion croissante d’adolescents), le choix de cette actrice pour incarner Esther Greenwood prend une résonance particulière.

StudioCanal mise gros sur le cinéma d’auteur anglo-saxon

La présence de StudioCanal dans la production mérite qu’on s’y attarde. Le studio français, propriété du groupe Canal+ récemment coté en Bourse de manière indépendante, poursuit une stratégie d’investissement dans le cinéma anglophone haut de gamme. La société possède déjà un catalogue prestigieux (les films de David Lynch, de Pedro Almodóvar, le répertoire StudioCanal Collection) et produit régulièrement des films à vocation internationale.

Avec The Bell Jar, StudioCanal s’associe à l’un des projets les plus scrutés de l’année à Hollywood. Le film sera distribué par Focus Features aux États-Unis, mais StudioCanal devrait gérer la sortie dans plusieurs territoires internationaux, dont la France.

Un calendrier encore flou

Aucune date de tournage n’a été communiquée pour l’instant. La production en est au stade du développement, ce qui signifie que le scénario de Polley est probablement en cours d’écriture ou de réécriture. Si le film suit un calendrier classique, un tournage fin 2026 ou début 2027 reste plausible, avec une sortie potentielle lors d’un festival majeur (Venise, Toronto) courant 2027. La 98e cérémonie des Oscars se tient ce dimanche 15 mars, et si Eilish n’y concourt pas en tant qu’actrice cette année, la trajectoire qu’elle dessine pourrait bien l’y amener dans un avenir proche.