16 nominations pour un seul film. C’est du jamais vu en 97 ans de cérémonie. Sinners, le thriller vampirique de Ryan Coogler planté dans le Mississippi des années 1930, vient de pulvériser le record partagé depuis 1951 par Ève, Titanic et La La Land, qui plafonnaient à 14. Dimanche 15 mars au Dolby Theatre de Los Angeles, l’Académie tranchera entre ce favori et son rival direct, One Battle After Another de Paul Thomas Anderson, crédité de 13 nominations. L’édition 2026, présentée par l’humoriste Conan O’Brien, promet l’une des courses les plus serrées de la décennie.

Deux films, deux visions du cinéma américain

D’un côté, Sinners mélange horreur, blues et fresque historique avec Michael B. Jordan en tête d’affiche, leur cinquième collaboration. Ryan Coogler, révélé par Fruitvale Station puis propulsé par Black Panther, a conçu un objet inclassable qui a séduit autant la critique que le grand public. De l’autre, One Battle After Another porte la signature de Paul Thomas Anderson, l’auteur de Boogie Nights, There Will Be Blood et The Master. Leonardo DiCaprio y signe son douzième film nommé dans la catégorie reine, un chiffre qui l’installe au même rang que Robert De Niro dans l’histoire des Oscars.

Derrière ce duel, c’est toute une mécanique hollywoodienne qui se met en branle. Paul Thomas Anderson totalise 11 nominations personnelles en carrière, sans jamais avoir remporté la statuette. Variety estime qu’il est désormais « dans la même position que Martin Scorsese avant Les Infiltrés en 2007 » : l’industrie serait prête à le « couronner ». À 55 ans, il pourrait réaliser un triplé rarissime (écriture, réalisation, production), un exploit que seuls dix cinéastes ont accompli dans l’histoire de la cérémonie.

Jessie Buckley, favorite quasi imbattable

Dans la catégorie meilleure actrice, l’Irlandaise Jessie Buckley aborde la soirée avec un palmarès que personne n’a affiché depuis Renée Zellweger pour Judy en 2020. Elle a déjà raflé le Critics Choice, le Golden Globe, le BAFTA et le SAG Award pour son rôle dans Hamnet, le film de Chloé Zhao adapté du roman de Maggie O’Farrell. Si elle confirme dimanche, elle deviendra la première Irlandaise à remporter le prix de la meilleure actrice. Avant elle, seule Brenda Fricker avait décroché un Oscar, celui du second rôle en 1989.

Face à elle, Emma Stone pourrait tout de même créer la surprise avec Bugonia, signé Yorgos Lanthimos. À 37 ans, l’actrice est entrée dans les livres de records : elle est la plus jeune femme à cumuler sept nominations aux Oscars, devançant Meryl Streep qui avait 38 ans quand elle avait atteint ce chiffre, selon la BBC. Autre particularité relevée par les statisticiens d’Hollywood : ses cinq premières nominations correspondent toutes à des films eux-mêmes nommés pour le meilleur film (Birdman, La La Land, Les Favoris, Pauvres Créatures, Bugonia). Aucune autre actrice ne peut en dire autant.

Chez les acteurs, la course reste ouverte

Michael B. Jordan, Ethan Hawke, Timothée Chalamet, Wagner Moura : la catégorie du meilleur acteur reste l’une des plus indécises. Chalamet, à 30 ans, est le plus jeune acteur à décrocher trois nominations depuis Marlon Brando en 1954, rapporte la BBC. Mais sa campagne pour Marty Supreme semble avoir perdu de l’élan ces dernières semaines. Jordan, récompensé au SAG Award, dispose d’un argument de poids si Sinners domine la soirée. Quant à Wagner Moura, nommé pour The Secret Agent, il rejoint le cercle très restreint des acteurs nommés pour un rôle entièrement tourné dans une langue autre que l’anglais, aux côtés de Javier Bardem, Gérard Depardieu et Roberto Benigni, seul vainqueur du groupe.

Les seconds rôles ne manquent pas de suspense non plus. Delroy Lindo, né à Lewisham dans la banlieue de Londres, a décroché sa nomination pour Sinners sans avoir été distingué aux BAFTA, aux Golden Globes ou aux SAG Awards. Un parcours inhabituel : la dernière actrice à avoir obtenu une nomination « surprise » de ce type était Andrea Riseborough en 2022 pour To Leslie.

Des chiffres qui donnent le vertige

Le box-office des nommés atteint des sommets. Zootopia 2, en lice pour le meilleur film d’animation, a engrangé 1,86 milliard de dollars de recettes mondiales. Avatar : Fire & Ash, le troisième volet de la saga de James Cameron, pointe à 1,48 milliard. Dans la catégorie meilleur film, c’est le thriller de course F1 avec Brad Pitt qui détient le record de recettes avec 632 millions de dollars, tout en affichant une anomalie statistique : le film est nommé dans la catégorie reine sans aucune nomination pour la réalisation, le scénario ou le jeu d’acteurs. La dernière fois qu’un tel cas de figure s’était produit, c’était en 1991 avec La Belle et la Bête.

Frankenstein de Guillermo del Toro, neuf fois nommé, illustre une autre curiosité historique. Entre la publication du roman de Mary Shelley en 1818 et cette adaptation Netflix sortie en 2025, 207 ans se sont écoulés. C’est l’un des plus grands écarts entre une œuvre source et son adaptation dans l’histoire de la catégorie. Seuls Tom Jones (214 ans), Hamlet (395 ans) et O Brother, Where Art Thou?, inspiré de l’Odyssée d’Homère écrite vers 700 avant notre ère, font mieux.

L’animation et la musique, terrain de conquête

Du côté de l’animation, KPop Demon Hunters, produit par Netflix, part favori pour un doublé meilleur film d’animation et meilleure chanson originale avec Golden, interprétée par le groupe fictif Huntr/x. Deux films seulement ont réussi cet exploit auparavant : Toy Story 3 en 2010 et La Reine des neiges en 2013 avec l’incontournable Let It Go.

Sentimental Value, drame familial avec neuf nominations, met en lumière deux actrices norvégiennes, Renate Reinsve et Inga Ibsdotter Lilleaas. Avant elles, une seule actrice norvégienne avait été distinguée par l’Académie : Liv Ullmann, nommée pour Les Émigrants en 1972 et Face à face en 1976.

Ce que dimanche va décider

L’enjeu dépasse la simple distribution de statuettes. Si Paul Thomas Anderson l’emporte, Hollywood entérinera un sacre attendu depuis trois décennies. Si Sinners domine, ce sera la validation d’un cinéma de genre longtemps boudé par l’Académie, porté par un tandem afro-américain au sommet de sa forme. La cérémonie, retransmise en direct sur ABC, débute à 19 h (heure de Los Angeles), soit 4 heures du matin dans la nuit de dimanche à lundi en France. Canal+ assure traditionnellement la diffusion pour le public francophone.